Moment Crucial pour la Libye


Par Hichem Karoui| ChinAfrique: VOL. 8 septembre 2016

Un ordre mafieux s’appuyant sur une idéologie totalitaire menace l’Afrique du Nord et le Sahel. Au sein de cet ordre, la Libye constitue une pièce maîtresse. Les pays touchés par la gangrène terroriste à différents degrés, sont (en plus de la Libye), le Mali, le Tchad, le Niger, le Nigéria, la Mauritanie, l’Égypte, et la Tunisie. Dans tous ces pays, on voit depuis quelque temps un islam radical, obscurantiste et brutal s’installer à la place de l’islam traditionnel.

 

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En Libye, depuis l’émergence des Brigades de défense de Benghazi (BDB) en juin 2016, s’opposant à l’Armée nationale libyenne (ANL), le pays est dans une situation critique. L’ANL est menée par le général Khalifa Haftar qui contrôle d’importants territoires à l’est du pays. Le général Haftar refuse encore de reconnaître le gouvernement d’union nationale soutenu par les Nations unies et dirigé par Fayez al-Sarraj. Toutefois, les deux hommes s’accordent sur l’importance de combattre l’islam radical.

À Syrte, à 450 km à l’est de Tripoli, Sarraj a lancé une offensive contre l’organisation État islamique, et a tenté d’unifier les forces armées du pays, y compris celles du général Haftar. Les BDB ont condamné ce plan, sans cacher leurs liens avec l’ancien mufti libyen Sadek al-Ghariani, qui appelle les brigades à combattre l’armée libyenne. Si les affrontements se poursuivent entre ces différents acteurs, la mission du gouvernement d’union nationale sera compromise, et l’unification du pays sera impossible.

Vacance du pouvoir

Dès que la chute du régime de Kadhafi devient imminente, la Libye est presque tout de suite envahie par des groupes armés. À sa mort, le 20 octobre 2011, les rebelles islamistes sont partout. Le pays implose, révélant l’ampleur de deux phénomènes conjugués : le tribalisme, et l’intégrisme islamique, dans toute leur violence. Les quelques politiciens plus ou moins libéraux, plus ou moins laïques, qui se sont embarqués dans la poursuite idyllique d’un régime démocratique (à l’occidentale), ont vite été submergés par le raz-de-marée de barbus fanatiques venus d’un autre monde pour « gouverner » le pays selon la shari’a (loi religieuse). Du coup, la Libye devient ingouvernable. Non seulement on ne compte plus les groupes armés, mais ils envahissent toute l’Afrique et probablement, au moins au niveau des individus et leurs réseaux, l’Europe. Aujourd’hui, la Libye vient en second rang (après la Syrie) comme destination des militants cherchant une expérience djihadiste.

Si Daech et d’autres fanatiques islamistes ont pu se saisir de la Libye, c’est parce que deux forces s’opposaient pour le pouvoir : un gouvernement fondamentaliste islamiste basé à Tripoli et le Parlement internationalement reconnu de Tobrouk. Par ailleurs, la Libye – comme d’autres pays arabes où une rébellion a éclaté depuis 2011 – devient le terrain des rivalités entre des États étrangers, notamment arabes (mais pas exclusivement), où chaque pays veut placer ses hommes, pour mieux servir ses intérêts.

Paradis terroriste

Les leaders de Daech n’ont pas caché leur intention de contrôler l’Afrique du Nord, le Sahel et la Corne de l’Afrique à partir de la Libye. Mais le problème est en réalité bien plus large. Il concerne une zone qui s’étend au Sahel vers le Mali, menacé depuis le début des années 2000 par les groupes de l’ancien GIA algérien (Groupe islamique armé). En 2013, il a fallu l’intervention urgente de l’armée française pour éviter la prise de Bamako par des extrémistes islamistes. À l’est, le Tchad est sous la menace constante des rebelles Touaregs et Toubous, sans parler de la menace de Boko Haram au sud-ouest. Au Niger, les groupes extrémistes chassés du Mali par les Français et repliés dans le Fezzan libyen transitent régulièrement à travers le nord désertique vers le Mali et la Mauritanie.

On peut imaginer ce que deviendrait cette région si Boko Haram, qui contrôle une zone aussi grande que la Belgique au nord du Nigéria et a récemment déclaré son allégeance au calife auto-proclamé de Syrie (al-Baghdadi), arrive à étendre son contrôle au-delà de son territoire, faisant un pont avec la franchise libyenne de Daech. On sait déjà que des liens existent, puisque des jeunes sahéliens et des djihadistes du nord (Tunisie notamment) combattent en Libye.

Gouvernement d’union nationale

Le gouvernement d’union nationale établi à Tripoli depuis fin mars 2016 est soutenu par la communauté internationale. Toutefois, le président Sarraj, qui appelle à unir toutes les forces du pays en une seule armée nationale pour vaincre Daech, n’arrive pas encore à étendre son autorité dans tout le pays. L’Union africaine (UA) a dès le départ soutenu le gouvernement de Sarraj, affirmant son désir de voir rétablie l’unité, l’indépendance, l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Libye. Selon l’organisation panafricaine, la solution au problème que traverse le pays ne peut être militaire.

Par ailleurs, la nomination de l’ancien président tanzanien, Jakaya Kikwete, comme haut-représentant de l’UA

en Libye, a été accueillie positivement. L’initiative lancée par le président de l’UA, le Tchadien Idriss Déby Itno, visant à « arranger une rencontre entre les représentants des acteurs du conflit libyen pour travailler à la réconciliation nationale » a également été saluée. Toutefois, pour être efficace, l’initiative du président Déby a besoin de soutien extérieur, notamment celui des pays arabes, qui ont leurs « favoris » parmi les acteurs du conflit libyen.

Quel avenir ?

Le problème de la Libye est complexe et unique, mais on retrouve certains points communs avec d’autres pays touchés par le terrorisme. D’abord la situation économique : un vrai désastre. En 2013, le taux de chômage des jeunes dans le monde était d’environ 14 %, alors que les taux d’Afrique du Nord variaient de 18,5 % (au Maroc) à 51 % (en Libye). Que feront tous ces jeunes sans emploi dans un pays déchiré par la tourmente ? La réponse est simple : la plupart des recrues de Daech ont entre 18 et 29 ans. Le démembrement de la Libye aura parmi ses effets la déstabilisation de l’Afrique du Nord, du Sahel et du Moyen-Orient, et bien des zones au-delà.

Si la mauvaise gouvernance facilite le glissement des jeunes vers le terrorisme, les interventions et les influences étrangères ne sont pas le moindre mal. Dans une période de transition, elles peuvent être d’autant plus néfastes qu’elles se cachent derrière le paravent de l’assistance « fraternelle » ou « humanitaire ». Malheureusement, les deux pays qui auraient pu exercer une influence bénéfique visant à endiguer le fléau terroriste sont absents : l’Égypte, engluée par des années de lutte contre la violence des frères musulmans et confrontée à celle des groupes terroristes du Sinaï ; l’Algérie, occupée par des luttes intestines pour la succession d’Abdelaziz Bouteflika et une crise économique ardue. Le danger est pourtant imminent. L’islam radical, sponsorisé par des patrons obscurantistes enrichis par les pétrodollars, risque d’emporter la Libye, et avec elle la Tunisie, l’Égypte et bien d’autres pays africains dans une tourmente de violence qui pourrait durer des années.

(L’auteur est spécialiste en relations internationales.)

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