Où va l'Arabie saoudite?

Où Va L’ARABIE SAOUDITE?
Hichem Karoui (L’Harmattan. Paris 2006)

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Extrait de l’avant-propos (Où va l’Arabie Saoudite?)

Les paragraphes suivants sont extraits de l’avant-propos … De la page 30 à la page 33…
(…)
Le problème du changement social

Levons une ambigüité : le changement social n’est pas nécessairement le changement de gouvernement. Il n’est pas non plus le changement de régime. La société peut changer sans qu’il y ait bouleversement de l’ordre en place, par révolution, guerre ou coup d’État. Mais il est sûr que ce qui se passe à l’échelle politique, dans les rouages de l’État, en liaison avec le pouvoir, laisse la plus grande influence sur l’ordre social. Il peut même causer une évolution des forces sociales vers une orientation plus ou moins précise. En l’occurrence, ce qui se passe à l’intérieur même de la société, et qui est nécessairement marqué par le conflit, va à son tour influencer l’ordre politique. État et société peuvent alors évoluer plus ou moins harmonieusement ou glisser vers une plus grande dissociation, et dans la distance qui les sépare peut s’installer, ou bien un système d’autorégulation des conflits, ou bien le schisme qui peut conduire à un changement de régime. On parle alors de crise.

Au Royaume saoudien, comme dans d’autres pays arabes, le problème de la réforme politique n’est vraiment devenu sérieux que lorsque le régime se trouva en face d’un commencement de protestation armée. Avant cela, l’activisme islamique existait en Arabie saoudite comme ailleurs, mais il ne fut jamais perçu comme une menace. De nos jours, il est devenu habituel de dire qu’un débat intense secoue l’élite saoudienne depuis le 11 septembre à propos de réformes et de changements possibles. C’est partiellement vrai ; car évidemment cet évènement éveilla les pouvoirs publics sur un phénomène qu’ils ont mal interprété et désastreusement géré : celui de l’activisme islamiste qu’ils ont eux-mêmes, avec l’encouragement actif de l’allié américain, aidé à en créer les bases en Afghanistan. Mais partiellement aussi parce que le débat était déjà présent en Arabie saoudite, quoique d’une façon timorée, couverte, et certainement beaucoup moins violente quant aux conséquences de la surdité du pouvoir.

Parmi les questions qui passionnent les observateurs, il y a bien entendu “la succession”. Question à laquelle plusieurs réponses ont été données. Nous ne les examinerons pas toutes, – rien n’est moins sûr que de prétendre à une totalisation quelconque – par conséquent, nous pouvons toujours fournir quelques exemples et les examiner. La façon classique de poser le problème, nous semble-t-il, c’est de se demander si le régime saoudien dans les circonstances présentes possède vraiment la volonté, la détermination, et les moyens de conduire lui-même un changement que certains craignent et d’autres souhaitent au sein même de la famille royale ? D’autre part, lorsque certains observateurs parlent de “succession”, qu’entendent-ils par-là ? La succession est-elle la simple passation de pouvoir d’un homme à un autre, ou bien suppose-t-elle un changement substantif qui touche le mode de fonctionnement (le style) du pouvoir politique, voire sa structure, tout en ayant un écho dans la société saoudienne ? A quoi conduit généralement une succession ? Qu’est-ce qui change ? Une succession au trône reflète-t-elle (pourrait-elle refléter) les souhaits de la masse des saoudiens ? Cela peut conduire à s’interroger à propos de la nature des relations entre le trône et l’homme de la rue. Comment le Saoudien ordinaire voit-il le roi et la famille royale ? Quelle est leur place au cœur de la société

Nombreuses sont les questions et nous sommes conscients que dans les limites de la présente étude, nous ne pouvons toujours y répondre avec la même profondeur. Certaines sont soulevées pour nous mener à d’autres, plus importantes. Certaines resteront posées même lorsqu’on aura achevé la lecture de cette étude.

Mais il est tout de même une question qui demeure au cœur de cette recherche. Car, finalement, l’essentiel peut être résumé de la façon suivante :

Qu’est-ce qui change en Arabie Saoudite ? Par qui ? Et Pour qui ?

Voilà qui est, à notre avis, crucial.

Le “qui” nous ouvre plusieurs possibilités : d’abord internes, puis externes.

Sur le plan interne, il faudra définir avec le plus de précision possible les acteurs ayant les moyens de peser dans la balance du pouvoir, car ce sont eux les premiers concernés par n’importe quel changement pouvant toucher d’une façon ou d’une autre leurs intérêts. Si ces personnes ou ces groupes sont influents, ils ont nécessairement des vues et des souhaits, sinon des plans d’avenir pour eux-mêmes ou leurs proches. C’est la première sphère : celle de la famille royale.

La deuxième sphère est occupée par l’élite technocrate – universitaire et la bureaucratie, qui sans être des membres de la famille royale, font tout de même partie du sérail ou ambitionnent d’y arriver.

La troisième sphère est celle de l’establishment religieux.

La quatrième sphère est celle de l’opposition politique ou politico-religieuse, comprenant ceux qui agissent à l’intérieur du royaume, et ceux qui sont exilés.

La cinquième sphère est celle du peuple ou la masse dont les réactions et l’humeur transparaissent parfois dans les mouvements de foule, ou par voie des mass médias, des sondages, et des statistiques.

Ainsi faudra-t-il distinguer ces éléments au cours de l’analyse, comme il convient de distinguer toujours les acteurs de leurs actions, et les faits sociaux de leur représentation.

Comme nous l’avons signalé précédemment, il y a des éléments externes qui s’ajoutent à ceux internes pour faire du débat autour du changement une priorité politique. Mais si nous mettons l’accent d’abord sur les éléments internes, ce n’est pas seulement par souci d’éclairer la scène et d’ancrer l’analyse dans son terrain, mais aussi parce qu’avec tout ce qui s’est passé depuis le 11 septembre sur le théâtre international et particulièrement en Afghanistan, en Irak et dans toute la région, nous avons l’impression que la demande concernant la réforme n’émane plus des populations locales, ce qui est grave et pourrait fausser complètement l’analyse. Avec l’initiative sur le grand moyen orient et l’apparition de plusieurs projets occidentaux (américain et européen) appelant les pays arabes à la réforme, notamment pour juguler la menace terroriste, il peut sembler que les changements à venir sont sinon imposés de l’extérieur du moins demandés. En tout cas, l’amalgame est vite fait ; et s’il l’est dans le cadre d’une remémoration-projection de faits passés, on peut associer les mouvements vers le progrès et la démocratie avec les projets impérialistes et néo-impérialistes, comme on l’a déjà fait avec les réformes et le projet colonial du 19ème siècle.

C’est une approche vicieuse qui fait de tous ceux qui agissent pour un changement démocratique dans leur pays des «agents» de l’impérialisme comme leurs rivaux politiques – au pouvoir depuis des décades – ne manquent pas déjà d’insinuer. Ainsi, nous lisons ici et là dans la presse arabe des commentaires qui tout en condamnant l’ingérence occidentale et les visées hégémoniques, identifient les projets de démocratisation prônés par les groupes d’opposition ou par des individus indépendants comme étant ceux des gouvernements occidentaux. C’est un problème ardu sur lequel nous ne faisons que passer, car il sort du cadre restreint de cette étude.

Nous avons sciemment choisi une approche qui met l’accent d’abord sur les problèmes et les acteurs internes sans pour autant négliger les facteurs externes. Pour nous, il reste clair qu’il y a une crise profonde dans le monde arabe, dont l’Arabie saoudite fait partie. Nous partons donc de l’hypothèse que la nécessité de changement et de réformes est intrinsèque à ces sociétés, qu’elle émane de la nature même de leur évolution socio-historique, de ses contradictions, et de ses nécessités, avant d’être une exigence internationale dans le cadre de la coopération entre États pour juguler le problème du terrorisme. Nous essaierons de vérifier la validité de cette hypothèse en la confrontant aux réalités que traverse la société saoudienne.

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Table des matières

- Avant-propos (9)
- Problématique et approche méthodologique (11) – Comment poser le problème concernant un phénomène religieux scientifiquement ? (14) – Méthodologie (19) – Changement social et émergence de la subjectivité (21) – L’exceptionnalisme saoudien (25) – Le problème du changement social (30)

I – L’aristocratie du désert (35)
- Dynasties (37) – L’individu et la ‘Asabiyya (38) – Nomades et citadins (40) – La rencontre entre le verbe et l’épée ou la naissance du pouvoir saoudien (44) – La structure du pouvoir (49) – Elites et domination : Pareto et Weber (51)- L’élite et l’éducation (54) – Le pouvoir familial : l’héritage et la question de la succession (57) – Les trois sphères du pouvoir familial (62) – 1ère sphère : les descendants du roi Abdelaziz (62) – Les petits enfants d’Abdelaziz (67) – 2ème sphère : les descendants des frères d’Abdelaziz (69) – 3ème sphère : les branches indirectes (70) – Les familles aristocratiques (71) – Les successeurs d’Abdelaziz (72) -1- Le roi Saoud : révoltes de palais (73) – 2 – Le roi Faysal : l’ère des managers (77) – 3 – Le roi Khaled : multipolarité du pouvoir (82) – 4 – Le roi Fahd : serviteur des lieux saints (86) – 5 – Le Roi Abdallah : faire face aux défis (89) – L’assemblée consultative (90) – Structure du Majlis al Choura (93) – Membres de l’Assemblée : principales caractéristiques (93) – L’institution religieuse (98)

II – L’individu dans une société puritaine de type traditionaliste (105)
- L’individualité historique (110) – L’individu et la société traditionnelle (115) – Exemple d’autorité traditionnelle : le régime politique et l’administration du premier Etat saoudien (116) – Deuxième exemple d’autorité traditionnelle : le deuxième Etat saoudien (119) – Problèmes que suscitent la comparaison entre puritanisme protestant et puritanisme islamique (123) – Puritanisme protestant et puritanisme islamique (131)
- 1) La thèse de Weber : ce qui est spécifique à l’occident (131) – Les fondements religieux de l’ascétisme séculier (134) – 2) Ce qui est spécifique au monde musulman (142) – Puritanisme islamique et évolution économique (151) – Zakat et solidarité sociale (161) – Changement social et émergence de nouvelles ambitions politiques (163)

III – La société civile et les enjeux de la modernité (ou modernités en action) (171)
- Ruptures et continuité (173) – Comment traiter le problème du changement social ? (180) – Qu’est-ce qui change ? Par qui (comment) ? Et pour qui (pourquoi) ? (182) – Nouvelles directives pour le système éducatif (182) – L’opinion d’un prince (183) – Le cas des fils de Badria (185) – Le débat sur la participation des femmes (185) – Le débat sur l’extrémisme dans le système scolaire (187) – Critique de la culture traditionaliste (188) – Evolution en douceur ou changement brutal ? (191) – Révolte dans la mosquée (197) – L’opposition saoudienne (201) – Nouvel activisme islamiste (203) – Libéraux et réformistes sociaux (210) – Le dialogue national (212) – La société civile et la place de l’individu (217) Modernités multiples : enjeux et défis (220) – Autre façon d’envisager le problème (224) – Poser le problème de la modernité en rapport avec la culture (227) – La Raison polémique (229) – De la culture et de ses dépendances (233)
-Quelques conclusions (239)
- Choix de société, choix d’identité (241) – Que signifie être Saoudien aujourd’hui ? (248)

- Bibliographie (257)
- Remerciements (267).

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