L’après-Saddam en Irak


L’après-Saddam en Irak :
Les plans, les hommes et les problèmes

Par : Hichem Karoui

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irak

Extraits de la préface de Burhan Ghalioun

Force est de constater, un an après l’invasion de l’Irak par les forces de la Coalition, que l’établissement par des moyens militaires de la domination globale auquel continuent de rêver les néo-conservateurs, loin d’assurer l’élargissement des bases politiques et géographiques de la paix et de la démocratie, entraîne le chaos et suppose la continuation d’une guerre qui faute d’être préventive devient permanente.

L’enquête minutieuse et éclairante de Hichem Karoui, du Centre d’Etudes Arabes et Orient Contemporain (CEAOC) *, nous donne des éléments clés pour la compréhension de l’égarement idéologique qui a induit les tenants du « Project for a New American Century » (PNAC) en erreur. La stratégie selon laquelle la promotion d’une hégémonie planétaire au moyen d’une armée super technologique ne fait pas éviter à l’Amérique la naissance d’une superpuissance concurrente. Elle risque de l’enliser dans des conflits inextricables et la pousser à la division. Elle ne favorise pas, comme le prétend le « think tank » néo conservateur qui regroupe, entre autres, Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz, la paix, la sécurité et la démocratie, à l’ensemble de la planète. Elle conduit au contraire tout le monde dans l’impasse.

EXTRAITS DE L’INTRODUCTION

La banalisation du changement par la violence n’est elle-même qu’une conséquence de la banalisation de la violence, à un triple niveau : local, régional, international, à laquelle Saddam Hussein semblait souscrire volontairement. Mais l’impasse irakienne, telle qu’elle a paru alors, n’est peut- être que l’expression – sans doute poussée au paroxysme- d’un malaise plus général, touchant plusieurs aspects de l’organisation sociopolitique dans le reste du monde arabe.

Le but de cette étude est de repérer les problèmes plutôt que de les résoudre ; et ceci pour des raisons différentes qui vont de la difficulté de définir et de délimiter les champs des mutations sociales dans une société en transition, à la quasi-impossibilité de savoir d’avance ce qui va se produire dans une atmosphère de violence caractérisée, et si tout ce qui a été prévu se passera exactement comme conjecturé ou s’il va falloir improviser ou inventer de nouveaux plans, et s’adapter à une situation en pleine évolution, parfois au jour le jour. L’affaire n’est pas des plus simples. Non seulement parce que la complexité du problème nous astreint à l’humilité, mais aussi pour des raisons d’ordre pratique et d’autres que je définirai comme épistémologiques.

1- Difficultés pratiques : Parmi les difficultés les plus sérieuses de ce sujet, figure son actualité immédiate. Il s’agit, en effet, de traiter un problème « à chaud. » Le dossier est explosif. Chaque jour, les lecteurs de journaux que nous sommes découvrent de nouvelles données qui peuvent changer le cours des choses. Nous avons ainsi affaire à des « points de repères » qui n’en sont pas vraiment, ainsi qu’à de « faux-semblants », de « faux amis », et autant de simulacres qui déguisent une réalité qui n’en finit pas de se masquer en se démasquant ou de se démasquer en se masquant. L’Irak de nos jours est une véritable « allégorie de la caverne », qui ne formera pas nécessairement une République platonicienne ni peut-être même un chapitre de cette république : rien n’est fait, rien n’est acquis. Ce n’est pas un livre dans lequel on peut lire facilement. Avec la « résistance » née de l’intervention extérieure ( ou contre elle), nous sommes en face d’une situation où tout fuit, tout circule, tout passe et se dépasse dans un excès de sens et de sang…frénétique. Cela n’a rien d’étrange, comme on le verra plus loin. La violence peut être même revendiquée comme « produit culturel » typique du pays [i].

En d’autres termes, les surprises sont attendues, malgré l’existence de plans préétablis. Le théâtre semble prêt à accueillir les acteurs. Certains sont déjà sur scène accomplissant leurs tâches. Mais personne n’est encore en mesure de dire si cette troupe va durer ou non, ni qui va rester, qui va partir, qui va tenir le rôle du personnage principal, et qui seront les seconds ou les figurants. Et ce n’est pas tout. Si on connaît la pièce par ouï-dire ou parce qu’on a vaguement parcouru le texte (ou imaginé le faire), on n’est pas sûr que c’est bien cette pièce-là qui va être jouée. Mieux : Cela n’a rien à voir avec « le boulevard », où tout est déjà prescrit d’avance, où on peut même deviner le dénouement. Cette pièce est, au contraire, à la pointe de l’avant-garde la plus délurée, où public et acteurs peuvent parfois échanger leurs rôles. Mais jusqu’où ? Et pour aller où ? C’est pourquoi on parlera de laboratoire social et politique.

Pour la partie la plus importante de ce sujet, notamment, la reconstruction de l’État, tout reste à faire, alors que tout le monde demeure dans le vague… Peut-être pas d’ailleurs par manque d’imagination ou par manque de projets. Le contraire serait probablement plus vrai. Les projets, les plans, les dates butoir, les acteurs même… Il y en a beaucoup. Voire un peu trop. Durant 12 ans les parties concernées se sont préparées au jour où Saddam disparaîtrait laissant le vide derrière lui. Alors forcément, elles ont voulu trop bien faire et ont peut-être fini par tomber dans le contraire de ce qu’elles cherchaient. Comment arriver à tout surveiller, tout contrôler, pour suivre à la lettre – ou approximativement- les « programmes » prévus ? Certains plans, confrontés à la dure réalité quotidienne, se révèleront être purs mirages. D’autres seraient probablement plus réalisables dans l’immédiat.

On consacrera le premier chapitre de cette étude aux plans préconçus. Le chapitre sera divisé en deux parties ; la première aura pour objet l’exposition et le commentaire des plans américains et britanniques. Dans la deuxième partie, on parlera de la vision de l’élite exilée.

On s’accorde généralement à dire qu’une démocratie à l’occidentale ne peut être bâtie en quelques années dans un pays du Moyen-Orient. Mais qu’est-ce qui empêcherait un tel projet ? Et si on ne peut bâtir que sur du sable ou avec le sable, alors pourquoi entreprendre des changements ? A quoi servent les hommes politiques ? Une analyse des élites irakiennes, de leurs structures et de leurs projets, serait donc d’une grande utilité. C’est ce que nous entreprenons dans le deuxième chapitre.

2– Difficultés d’ordre théorique (épistémologique) : Pour les raisons exposées précédemment, des précautions sont nécessaires pour que cette analyse garde toute son acuité et sa vivacité. Ces précautions sont d’ordre théorique, essentiellement. Il s’agit avant tout de trouver des ancrages normatifs où l’analyse sera moins dépendante des aspects incontrôlables dans l’évolution de la situation et plus tournée vers des règles de déterminisme sociologique. Ce qui nous importe du point de vue sociologique, c’est de déterminer au cours de l’analyse d’abord « ce que serait la marche rationnelle, après avoir pris en considérationles buts des acteurs et une connaissance adéquate de toutes les circonstances. »[ii] Rappelons que pour Max Weber, c’est seulement par une telle démarche qu’il nous sera possible de reconnaître la signification causale des facteurs irrationnels pour rendre compte des déviations de ce genre [iii].

L’idée centrale qui guide cette recherche peut être formulée en une question : Dans quelle mesure l’État à (re)construire répond -t- il aux attentes des irakiens ? Cette question sous-tend toutes celles qui sont en corrélation avec le projet du changement, lequel projet a été entrepris – rappelons-le – bien avant l’intervention militaire, à travers les luttes conduites par les opposants irakiens (toutes tendances confondues) à l’intérieur et en exil. Dans ce contexte, l’intervention américano-britannique n’a fait que donner le coup de grâce final à un régime qui – selon l’opposition- n’était plus représentatif de son peuple. Cette intervention est revendiquée par les Américains et les Britanniques comme un acte de libération et d’assistance à l’opposition irakienne, et non pas seulement comme une façon de forcer le désarmement. C’est pourquoi de la coopération entre ces trois protagonistes (Irakiens, Américains, et Britanniques) dépend désormais l’avenir de l’Irak. C’est là pour nous une hypothèse à vérifier.

Le troisième chapitre de cette analyse sera donc consacré à la confrontation entre les visions, les représentations, les principes, les théories d’un côté, et les réalités du terrain de l’autre. C’est pourquoi nous appelons ce chapitre : les problèmes. Une autre hypothèse peut être considérée comme corollaire de la première ; elle peut être formulée comme question : Pourquoi suppose-t-on que les Américains réussiront là où les Anglais et les Français ont échoué avant eux ? C’est à dire à parier sur des Etats-Nations qui ne seront pas plus que des Etats-tribus, des Etats-clans, des Etats-familles ou des Etats-mafias ? Suffit-il de changer de « têtes d’affiches » pour avoir une démocratie clé en mains ? Et si le problème de bâtir un État viable en Irak – comme ailleurs dans le monde arabe- dépasse les données locales ? S’il ne dépend pas du désir ou des plans des Américains, des Anglais, et des occidentaux ? S’il ne peut pas être traité isolément d’un processus historique et géopolitique qui concerne la région arabe entière ? Alors que devient l’Irak dans ce processus ? Car, il est vrai, le domaine politique – surtout au Moyen-Orient- est celui des passions. Déjà, au niveau du débat international autour des thèmes classiques- Est/Ouest ; Islam/Occident ; modernisme/traditionalisme, etc.-ce n’est pas facile. La passion n’est presque jamais tout à fait absente, même lorsque ceux qui enclenchent le débat ou le poursuivent, représentent ce qu’il y a de meilleur sur le plan académique. Il suffit de penser au fleuve d’encre – rouge et noir : Amour/haine- que Huntington a déchaîné avec sa thèse sur le choc des civilisations. Alors quand il s’agit de traiter des sujets brûlants depuis des années en rapport avec notre thème, la discussion « guerrière » ne nous concerne guère. Personne d’ailleurs ne va trancher dans ce débat…à part les peuples et l’histoire.

Cela ne nous empêchera pas de conclure avec « un tableau de bord », indiquant les aspects positifs et négatifs qui favorisent ou entravent le processus et quelques suggestions. Écrivant cela, je garde devant les yeux la phrase de Bachelard : « La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. »[iv] Sachant que pour Bachelard, on ne peut rien fonder sur l’opinion. « Il faut d’abord la détruire », dit-il. « Elle est le premier obstacle » qu’il faudra surmonter afin d’arriver à la vérité scientifique[v].

Le problème de toute recherche n’est donc pas seulement de se distancer par rapport à l’objet, tout en gardant vive sa propre sensibilité sans laquelle l’intuition n’est pas possible ; c’est aussi de pouvoir avancer en soumettant ses propres pensées – donc sa subjectivité- à la raison.

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Notes
[i] C’est du moins ce que semble suggérer un grand intellectuel – Kanaan Makya – dans son livre Republic of Fear, traduit et publié en français sous le pseudonyme de Samir Khalil : La machine infernale. Éd. Jean Claude Lattès. Paris 1991. P.10.

[ii] Max Weber: Sociological Writings. Edited by Wolf Heydebrand. 1994. Continuum. The Methodological Foundations of Sociology.

[iii] “ La construction d’un type d’action purement rationnel dans de tels cas sert le sociologue comme genre (idéal) qui a le mérite d’une compréhensibilité claire et d’un manque d’ambiguïté”, dit Weber dans le même texte.

[iv] Gaston Bachelard: La formation de l’esprit scientifique. Librairie philosophique. J.Vrin. Paris. 7ème édition. 1970. P.14.

[v] Ceci est d’autant plus vrai qu’il s’agit ici surtout d’opinions politiques. Or, comme le remarque Bourdieu, ” l’opinion politique n’est pas un jugement pur et purement informatif capable de s’imposer par la force intrinsèque de sa vérité, mais une idée-force, enfermant une prétention d’autant plus grande à se réaliser, en passant à l’acte, que le groupe qu’elle mobilise par son efficacité proprement symbolique est plus nombreux et plus puissant: autrement dit, parce qu’elle enferme nécessairement un pouvoir de mobilisation et une prétention a l’existence, l’opinion politique est définie, autant que par son contenu informatif, par la force dont elle tient son existence en tant que force proprement politique, bien que ce soit elle qui, pour une part, fasse exister cette force en mobilisant le groupe qui la détient a l’état potentiel”.Voir: Pierre Bourdieu. La distinction, critique sociale du jugement. Edition de Minuit.1979. P.484.

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Table des matières

Préface de Burhan Ghalioun………………………………………

Introduction… ………………………………….…….………….

Notes et références de l’introduction…………………. .. ………..

CHAPITRE I : SCENARIOS DE CHANGEMENT …… 29

– 1) L’Irak dans le miroir américano-britannique…… 29

– La vision alliée de l’Irak post-Saddam avant la guerre……… 39

– CSIS : une paix plus sage. Stratégie d’action pour l’après-guerre en Irak 39

– Heritage Foundation : forger un arrangement politique durable après la guerre en Irak 43

– The Washington Institute For Near East Policy : gagner la paix au Moyen Orient 48

– 2) La vision irakienne : rapport sur la transition vers la démocratie en Irak 64

o 1/ La base légale d’une autorité de transition……… 67

o 2/ Les phases d’un gouvernement de transition…… 69

o 3/ La loi de transition et de justice…………………. 73

o 4/ Démocratisation et société civile………………… 75

o 5/ Les forces armées………………………………… 77

o 6/ La réforme de la loi et de la structure de l’ordre…. 79

o 7/ Le système judiciaire……………………………… 80

o 8/ La vision d’un Etat constitutionnel……………….. 81

– Notes et références du premier chapitre……………………. 83

CHAPITRE II : ELITES IRAKIENNES . PROBLEMES IDENTITAIRES ET LUTTES POUR LE POUVOIR

– Qui est qui dans l’élite politique irakienne ?……………… 99

– Définir les élites…………………………………………… 103

1) Groupes et organisations……………………….. 109

2) Indépendants ……………………………………… 112

Analyse du tableau

1- Groupes séculiers à base civile………………………….. 113

2- Groupes nationaux islamistes…………………………… 118

3- Groupes d’officiers nationaux…………………………… 122

4- Groupes de prédominance kurde……………………….. 125

4- Autres groupes dont la base est l’identité ethnique……… 130

5- Groupes des droits civils et minoritaires………………… 132

– Elites modernes et valeurs traditionnelles………………… 134

– Notes et références du chapitre II…………………………… 143

CHAPITRE III : PROBLEMES DE RECONSTRUCTION 159

– Gouvernance dans l’ère post-saddamienne……………… 160

– Etat et violence dans les stratégies de pouvoir………… 163

– Le poids de l’histoire………………………………… 171

– Culture politique et recherche de l’identité…………. 174

– Résistances…………………………………………. 179

– Pétrole………………………………………………. 182

– Diversité de critiques, diversité de problèmes……… 183

En guise de conclusion …………………………………… 186

– Notes et références du chapitre III……………………… 199

ANNEXES ……………………………………………… 207

– 1 : Présentation de Saddam par l’ambassade britannique… 208

– 2 : Rapport de l’ambassadeur britannique sur Saddam…… 209

– 3 : Transcription d’une conversation de Kissinger………. 213

– 4 : Assistance à Saddam en bonne connaissance de son usage d’armes chimiques 218

– 5 : Télégramme préparant la rencontre entre Rumsfeld et Saddam 220

– 6 : Vente d’hélicoptères à l’Irak malgré la prohibition 222

– 7 : Conseil du gouvernement transitoire irakien 224

– 8 : Effectifs des forces irakiennes de sécurité et de défense .. 227

– 9 : Liste des membres de l’atelier sur les principes démocratiques 228

– 10 : La CIA et le rôle de Saddam en Irak………………… 229

– 11 : La CIA et le bel art de trahir les Kurdes……………… 231

– 12 : Aider les deux adversaires à perdre la guerre………… 232

– 13 : Assistance américaine à Saddam…………………….. 234

– 14 : Le Conseil exécutif du Congrès national irakien……… 235

– 15 : Haig, le feu vert à Saddam pour attaquer l’Iran……… 236

– 16 : Membres du comité de suivi et de coordination……… 238

– 17 : Membres du Cabinet irakien du 1 septembre………… 241

– 18 : Echéances……………………………………………. 244

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