Les Musulmans: un cauchemar ou une force pour l’Europe?


Auteurs: Hichem Karoui et Arno Tausch

Editeur: l’Harmattan. Paris, 2011.

Collection: Histoire et Perspectives Méditérranéennes

261 pages

Avant-propos

Si après avoir lu ce livre, le lecteur ne verra plus l’islam d’Europe de la même façon, nous aurons ainsi réalisé un des objectifs de cette publication. Ce livre se veut juste une contribution au débat. Une contribution à titre scientifique.

En effet, grâce aux outils les plus récents de la recherche en sciences sociales, nous pouvons désormais prétendre mieux connaître les musulmans qui vivent sur le continent européen. Cela nous permet à la fois de les distinguer de l’islam global, et de commencer à établir un cartogramme humain évolutif de l’islam européen. Bientôt, nous serons à même de tracer des lignes de « frontières » distinctes entre l’islam européen et l’islam global.

L’islam est d’abord présent en Europe du Sud, au terme de sa première expansion, entre le VIIIème et le XVème siècle : c’est l’histoire, notamment, de l’Espagne musulmane. Avec l’empire Ottoman, à partir du XVIème siècle, c’est l’Europe du Sud-Est (Grèce, Balkans, etc…) qui passe sous influence musulmane. Le déclin, ensuite, de cet empire – fin XIXème, début XXème siècles – correspond aux premières migrations musulmanes de travail en direction de l’Europe de l’Ouest. Nord-africaines, africaines, turques et asiatiques, ces dernières se réclament de plus en plus de l’islam, à partir des années 1970 et séjournent en Europe de façon de plus en plus prolongée.

Combler un vide

Nous prétendons que notre travail vient combler un vide. C’est pour la première fois, en effet, qu’on entreprend une étude comparative relative à l’islam européen et l’islam global, basée à la fois, sur l’analyse documentaire, sociologique, anthropologique, et sur les données quantitatives de l’enquête sociale européenne et la World Values Survey.

Dans notre approche de l’islam européen, nous amorçons un début de réponse générale et des réponses spécifiques à un nombre de questions que les européens, non musulmans et musulmans, se posent depuis un certain temps. En effet, l’analyse empirique des données concernant les conditions de vie aussi bien que les opinions des musulmans en Europe, nous conduit à des conclusions, sinon surprenantes pour les observateurs de l’islam européen, pour le moins différentes.

Jusqu’à récemment, on a plus ou moins maintenu que si les musulmans d’Europe vivent encore dans des espaces « d’exclusion sociale », c’est à cause de la culture qu’ils portent, c’est-à-dire à cause de l’islam (même si on ne le dit pas toujours ouvertement). C’est vrai. Mais pour nous, ce n’est pas l’islam qui est fautif, mais ceux qui n’arrivent pas à l’accepter. Nous démontrons ici, que si cette culture différente de la culture occidentale dominante en Europe a causé l’exclusion sociale, c’est bien parce que certaines politiques européennes, sont basées sur de fausses données, des stéréotypes et des préjugés.

Notre connaissance directe des deux cultures (occidentale et islamique) nous permet de pousser un peu plus loin l’analyse. Peut-on vraiment dire que l’islam n’est pas fautif, quant à l’exclusion des musulmans d’Europe ? S’agit-il vraiment seulement de politiques européennes biaisées envers les musulmans ? Comment expliquer alors la radicalisation de certains musulmans d’Europe qui va jusqu’à faire de certains d’entre-eux un véritable soutien à Al-Qaeda, s’ils ne sont pas directement impliqués dans des activités terroristes ? Après tout, depuis le 11 septembre 2001, on a découvert que ce sont des musulmans d’Europe qui ont agi à tous les niveaux du réseau terroriste.

Il est surprenant en effet, pour quelqu’un qui a passé une grande partie de sa vie dans des pays musulmans, de constater jusqu’à quel point les musulmans de France, par exemple, sont conservateurs par rapport à des pays comme la Tunisie, le Maroc, l’Égypte, etc… et jusqu’à quel point leur conservatisme semble réactif à l’égard de leur environnement direct.

Pourtant, ce qu’il est désormais convenu d’appeler « calvinisme islamique » a des bases réelles dans le comportement des musulmans. Quand nous parlons de « bases », cela veut dire qu’on peut chercher loin les racines de ce comportement, essentiellement dans le Coran lui-même, aussi bien que dans la Tradition ou Sunna du prophète Muhammad. En effet, plusieurs versets et Hadith tendent à confirmer le plus simplement du monde les conclusions de l’analyse empirique, qui sans se référer aux textes-sources de l’islam, a pourtant bien vu que lorsque les musulmans cherchent la prospérité et l’intégration dans une société développée, même si elle est culturellement différente, ils ne se sentent pas du tout en conflit avec leur religion. Bien au contraire. Mais avant d’aller plus loin, il faut aussi relativiser. Pour nous aussi, le problème ne se pose pas au niveau de la religion elle-même. Quelle que soit la société dans laquelle un musulman (pratiquant ou non) essaie de s’intégrer, il peut trouver dans sa religion (s’il le veut) tout ce qui l’aide à développer non seulement une interaction active avec la société d’accueil, mais aussi un esprit d’entreprise. Mais s’il est vrai que certaines politiques européennes n’arrivent pas à intégrer les musulmans, il y a aussi un autre facteur entravant, qui provient d’une double interaction négative : avec la société d’origine, et avec la société d’accueil.

Nous nous proposons ainsi de faire le point sur deux aspects essentiels du problème :

1 : – L’islam représente-t- il une entrave à l’intégration du musulman dans une société occidentale ?

La réponse peut être un oui ou un non. Cela présuppose le respect de certaines conditions, sans lesquelles décidément, l’homme (ou la femme) qui se définit comme musulman ne peut pas survivre en Occident. Par exemple, un islam fermé et obscurantiste n’a aucune chance de gagner la sympathie de la population occidentale. Il n’a d’ailleurs aucune chance de plaire aux jeunes générations de musulmans nés en Occident. Mais nous pouvons trouver des exemples démontrant la capacité d’adaptation de l’islam, pris dans le Coran, la Sunna et l’histoire. Nous pouvons démontrer ainsi que l’Islam : a) encourage le commerce, la libre entreprise, et l’enrichissement honnête ; et qu’il b) encourage le dialogue et l’échange avec les autres cultures. Cependant, tout cela reste tributaire de la réponse apportée à la question : quel islam adopter ? Il est bien évident que l’islam des mollahs extrémistes ou celui des ultraconservateurs puritains, sunnites ou chiites, représente la mauvaise réponse en Occident. La raison est simple : l’Occident ne s’adaptera pas à la minorité musulmane qui vit chez lui. Par conséquent, on s’attend à ce que cette minorité s’adapte au système occidental. Ce qui est presque normal. « Presque » parce que ce principe de réalité semble impossible à « digérer » pour deux types de musulmans : les salafistes et autres fondamentalistes tournés vers le passé idéalisé, et tous ceux qui agissent sous l’impulsion d’une réaction épidermique contre la stigmatisation. Mais tant qu’ils ne changeront pas, ils vivront toujours en « décalage horaire ». Bien entendu, cela ne les empêchera pas de s’insérer dans le système économique, de faire des affaires et même de prospérer. Mais du point de vue d’un nombre important d’occidentaux, cela n’est pas suffisant pour faire partie de la société.

2 : – Si l’islam n’est pas une entrave à l’intégration et la bonne entente, alors qu’est-ce qui l’est dans le comportement musulman ?

La réponse est dans l’idée qu’on se fait de l’islam. En effet, beaucoup de gens disent : tout est positif et encourageant en islam ; les musulmans peuvent parfaitement mener leur barque à bon port dans la modernité. Maintenant, peut être. Mais si tel est le cas, qu’est-ce qui a donc empêché les musulmans de progresser durant des siècles ? On ne peut pas tout mettre sur le dos du colonialisme et de l’impérialisme occidental. Lorsque nous examinons l’histoire islamique, nous nous apercevons que la décadence n’a pas commencé au XIXème siècle, lorsque les Européens ont décidé d’envahir les pays musulmans. Il y a déjà longtemps que ces pays ont raté le sens de l’histoire et se sont perdus dans un long tunnel obscur, sans possibilité de progrès vers la lumière. Quand cette décadence a commencé, les européens n’étaient pas assez puissants ni pour les menacer, ni pour les retarder. Ils ont même beaucoup appris à leur contact. Si la cause de la décadence des musulmans n’est pas européenne, elle est donc intrinsèque. Si elle est intrinsèque, les musulmans ne peuvent pas en être complètement blanchis. Il doit probablement y avoir quelque chose dans leur interprétation de l’islam qui a joué contre la continuation du progrès, qui a même arrêté le progrès, et qui continue encore à entraver les efforts actuels pour « s’en sortir ». Nous insistons ici sur le fait qu’en parlant de l’islam, c’est toujours de sa représentation qu’il s’agit. La représentation est une manière particulière de percevoir et d’interpréter les textes, les rites, et les pratiques qui en découlent, ce qui touche tous les aspects de la vie sociale, économique, politique, et culturelle. La représentation est aussi la clé pour comprendre le comportement. En effet, aucun comportement humain n’est possible sans un cadre de références qui l’ancre dans une optique sociale, philosophique, cosmologique, etc…

Dans la présente étude, nous explorons ces questions selon deux axes au moins : l’un, relatif aux rapports des musulmans avec l’Europe ; l’autre, relatif à leurs rapports avec la société d’origine. Les deux genres de rapports nous semblent contenir des éléments provoquant l’échec et prolongeant une mésentente déjà chronique entre les musulmans et l’occident. Nous sommes convaincus que pour réussir leur intégration, les musulmans doivent connaître ce qui l’entrave, qu’il vienne d’eux-mêmes, ou de leurs rapports et de leur interaction. Nous serons donc amenés à parler de la représentation et de ce qui influence le comportement.

Cet aspect du problème concerne l’examen des données quantitatives en corrélation avec l’analyse historique, psycho-sociale, et sociologique des perceptions et des représentations de l’islam. En effet, sur les attitudes, les valeurs et les positions des musulmans, nous disposons à présent d’une information provenant de plusieurs bases de données, grâce aux enquêtes européennes et mondiales sur ces thèmes. C’est la dimension empirique qui nous permet de fonder notre réponse sur les données quantitatives.

Dans le premier chapitre, nous introduisons notre lecteur à l’analyse empirique, par un résumé de la littérature sur la connaissance de l’islam, tout en essayant de traiter les problèmes qui pourraient entraver la connaissance scientifique de l’islam. Nous présentons aussi une première approche des problèmes idéologiques dans le processus de l’intégration, et une analyse comparative des systèmes de croyances musulman et non musulmans. Nous essayons aussi d’avancer sur le terrain de la connaissance empirique de l’islam et de voir comment se forme le discours scientifique à ce propos. Nous terminons par une analyse de la politique en islam et des catégories sociales.

Dans le deuxième chapitre, nous introduisons notre lecteur à la notion fondamentale de « calvinisme islamique, » qui pour nous, éclaire le succès économique des musulmans, ce qui facilite leur intégration. Nous commencerons alors à démontrer les spécificités d’un islam européen. En essayant de répondre à la question : « est-il licite et moral pour le musulman de s’intégrer et de prospérer dans des sociétés non musulmanes » ? Nous analyserons quelques échantillons des textes fondateurs de l’islam. En effet, c’est le Coran et le Hadith (propos) du prophète Muhammad, qui nous fournirons les réponses.

Les chapitres suivants (III, IV, et V) sont consacrés aux résultats de l’enquête empirique, qui fondent nos propres conclusions, concernant l’existence d’un islam européen spécifique. Le chapitre III est consacré à une analyse comparative des différences entre l’islam européen et l’islam global, sur la base des données de la World Values Survey (WVS) et Gallup Coexist Index 2009. Le chapitre IV répondra aux questions concernant la sécurité intérieure en Europe en rapport avec les musulmans. Le chapitre V analysera la criminalité et le facteur religieux, la pauvreté et ses rapports à l’intégration.

Le dernier chapitre (VI) est un long commentaire et un complément de l’analyse quantitative précédente. Nous y soulevons des questions à propos des origines des problèmes qui peuvent handicaper ou élever des obstacles devant l’intégration et la bonne entente entre musulmans et non musulmans et nous y commentons longuement le conservatisme islamique.

Table des matières

Avant propos (i)

Chapitre I : l’islam comme objet de connaissance

Introduction à l’enquête empirique (7) – Appréhender l’islam ou comprendre les musulmans (10)-Connaître l’islam de façon certaine, est-ce possible ?(12)- Les variables de la connaissance (14)- Connaître afin de mieux intégrer ou de mieux résister ? Le cas de l’islam de France (16)- Les problèmes idéologiques sont les plus ardus (19)- Les systèmes de croyance : comparaisons entre musulmans et non musulmans (20)- Qu’est-ce qui inhibe la connaissance empirique de l’islam ? (21) – Qu’en est-il de l’islam global ?(23)- L’islam comme cadre de références (27) – L’interaction critique et la formation du discours scientifique (28) – Raisonner ou reproduire (29)- La référence à l’âge d’or (30) – Conflits ethniques sur fond islamique (31) – La régression vers l’habitus (32) – La religion a toujours servi les politiques chez les musulmans (33) – Stratification (36) – Des chérifs non souverains (37) – Des esclaves-rois (38) – Des soufis transcendant l’ordre social (40) – Résultats de recherche (40) – Notes du chapitre I (43).

Chapitre II : « Calvinisme islamique », islam, travail et fortune

Est-il licite et moral pour le musulman de s’intégrer et de prospérer dans des sociétés non musulmanes ? (51)- Remarques préliminaires (52) -L’émigration, un acte de foi en islam (59)- L’exil avant la prière ?(61) – La terre d’accueil est bénie, les musulmans sont redevables (62) – L’émigration économique : le « calvinisme islamique » est-il possible ?(64)- Migration de travail et démographie (65)- Le problème du jihad (69)-L’argent, le gain (80) – Le travail {la besogne}(80) – La propriété privée (83) – La famille (85) – Les transactions (86)- Encourager les voyages pour prospérer (88) – Le cosmopolitisme d’une religion universelle (89) – Résultats de recherche (90) – Notes du chapitre II : (92).

Chapitre III : Les différences de l’Euro-islam avec l’islam global

Une analyse quantitative à partir des données de « World Values Survey » et Gallup Coexist Index 2009 (99)- Résumé du premier rapport sur les relations inter-religieuses (100) – Eurobaromètre (106) – Sur la méthodologie quantitative de ce travail (108)- L’islam sur la carte mondiale des changements de valeurs (113) – 230 millions de fraudeurs fiscaux, 206 millions de romophobes. Un autre regard sur la « culture pionnière » de l’Europe au tournant du millénaire (115) – Résultats de recherche (131) – Notes du chapitre III : (135).

Chapitre IV : Les données de l’enquête sociale européenne + Gallup Coexist Index 2009 et la sécurité intérieure de l’Europe

Résumé du rapport Gallup (140) – L’intégration (142) – Morale (149) – L’enquête sociale européenne (149) – Analyse empirique : les données de l’ESS, populations générales et musulmans européens (151) – Saturations avec la variable : jusqu’à quel point êtes-vous religieux ? 211 – Résultats de recherche 225 – Notes du chapitre IV : 228.

Chapitre V : Modèles de désintégration nationale, criminalité et facteur religieux en Europe, pauvreté et excédents/déficits d’intégration

Surplus de l’intégration musulmane en Europe : où les musulmans sont mieux intégrés dans la société que le courant culturel dominant (180)-Tendances de la criminalité européenne et de l’extrémisme politique (182) – Où les musulmans sont meilleurs européens (185) – Musulmans d’Europe : des raisons pour l’optimisme (195) – Critique du Gallup Coexist 2009 : « Eros comme condition d’admission »(197) – Résultats de recherche (198) – Notes du chapitre V : (201).

Chapitre VI : Digression sur le conservatisme islamique

L’islam comme système de croyances, l’islamisme comme idéologie (204) – Sécularisation dans les pays musulmans (207) – Rôle de la religion, comparaison : Occident/monde arabe (210) – Religion d’État (217) – Islam global : les sources historiques de l’opposition. Critique de l’esprit conservateur (221) – A la racine des divisions musulmanes (223) – Acceptation de l’État ou « révolution permanente ? » (227) – Comment évoluer ? (232) – Résultats de recherche (234) – Notes du chapitre VI : (240).

Conclusion (245)

Notes de la conclusion (253)

Postface (255)

Remerciements (257)

Table des matières (259)

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