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Roman: Bonnes Feuilles (ch: 1 et 7)

 

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Bonnes Feuilles:

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Chapitre 1

Raoul Colonna n’aime pas les montres. Cela fait un quart de siècle qu’il n’en porte plus. Comme un bon nombre de superstitieux, il ne croit pas au hasard. Pour lui, les choses sont interconnectées: il y a toujours un lien, visible ou invisible. Il suffit de chercher.
Le jour où il offre une montre à son frère Mathieu, pour son vingt-cinquième anniversaire, le petit est descendu dans la rue d’une rafale de pistolet mitrailleur.

Raoul n’arrive pas à admettre qu’il s’agit là d’une pure coincidence. Cette montre qu’il lui a offert n’est plus à ses yeux une simple petite machine à compter les heures, les minutes, et les secondes. Elle est devenue un symbole tragique. Plus qu’un symbole: le signe de la fatalité.
Tellement d’autres choix s’offraient pourtant! Certains auraient pu faire immensément plaisir, sans porter malheur. Fallait-il vraiment rappeler le destin? Offrir une montre à quelqu’un le jour de son anniversaire, comme pour lui rappeler le passage du temps, ou plutôt pour lui signaler – sans le savoir – la fin du temps qui lui est imparti sur terre ! Grand Dieu ! C’est tout de même cruel que ce soit lui, le grand frère, qui doive ainsi porter le sang de son benjamin placardé sur cette montre fatale. S’il y a vraiment un ange de la mort, un exécuteur des ordres du ciel, comme beaucoup de gens croient, alors il s’est bien servi de lui: il lui a fait porter le message jusqu’au destinataire. Raoul s’est aveuglement laissé faire. Il a cru choisir librement un cadeau, pour faire plaisir. Quand il s’est aperçu du subterfuge, il était trop tard. L’ange a gagné. Le diable lui-même s’y serait laissé prendre.
……..

Ce n’était pas un gadget bidon avec une pile changeable comme on en voit partout depuis quelques années. Pas du tout le genre de trucs en toc que les chinois fourguent par milliers à bon marché et qu’on trouve sur tous les trottoirs, comme les putains de nos villes. Evidemment pas. C’était plutôt une superbe montre suisse du début du siècle, avec un cadran rond, des chiffres romains, et une chaîne d’or. Une montre qu’on place soigneusement dans la poche de son gilet, en faisant en sorte que la chaîne soit bien mise en évidence, et qu’on arbore fièrement comme le fait une femme avec ses bijoux. Une montre d’anniversaire !
Hélas ! Ce fut le dernier pour Mathieu qui fut tué par une rafale de pistolet mitrailleur au moment où il sortait du restaurant « A la boutique », accompagné de Sam l’argentin après un dîner copieusement arrosé. Ce dernier a perdu l’usage de ses jambes car une balle particulièrement vicieuse est allée se loger dans sa colonne vertébrale. Les médecins n’ont rien pu faire pour le remettre sur pieds… Encore heureux qu’il survécut, bien que se déplaçant en chaise roulante. Mathieu y est resté. Ils n’ont même pas eu besoin de l’opérer, lorsqu’il est arrivé à l’hosto, il n’était bon que pour le frigo.

Raoul était dans les toilettes quand il a entendu les coups de feu. C’est ce qui l’a sauvé. Et puis, il y a eu les hurlements de Nadine, la femme de Mathieu qui les accompagnait aussi. La pauvre s’était évanouie. Elle était enceinte et elle aurait pu y rester aussi si elle ne s’était pas un peu attardée à bavarder avec la serveuse qui l’avait aidée à remettre son manteau.
Quand Raoul arriva en haut de l’escalier, il vit sa belle sœur étendue sur le sol à côté de la porte du restaurant. Il l’enjamba et se retrouva dans la rue. Sur le trottoir devant lui étaient allongés, côte à côte, Mathieu et Sam. Les agresseurs avaient pris la fuite. Il s’approcha des deux corps baignant dans leur sang et s’agenouilla. Sam geignait. Il était seulement blessé. Quant à Mathieu, étendu face contre terre, il ne donnait aucun signe de vie. Le cœur battant, Raoul le prit par les épaules et le retourna, doucement.
Il fut pris de vertige à la vue de cette figure blême aux yeux immobiles comme des pierres qui, il n’y avait pas si longtemps encore, exprimait une joie de vivre incomparable.
Mathieu tenait dans sa main gauche la superbe montre qu’il venait de lui offrir, comme si avant de mourir, il avait voulu la regarder une dernière fois, tellement il était heureux de ce cadeau. En fait, les tueurs les avaient surpris au moment où Mathieu sortait sa montre, probablement pour savoir l’heure: il était minuit moins cinq.
Incroyablement, la montre marquait l’heure du crime. Elle s’y était arrêtée comme si elle était devenue le cœur même de Mathieu !
Néanmoins, Raoul ne pouvait pas se pardonner d’avoir offert cet engin qui a porté la poisse à son frangin, comme si la montre s’était entendue avec les assassins pour le liquider ! Elle n’était peut-être pas leur complice consciente, n’étant ni une personne ni même une bête. Elle était pire : un objet ! Non pas n’importe lequel, mais un cadeau d’anniversaire supposé faire plaisir à son nouveau propriétaire. Au lieu de cela, la montre diabolique fut la cause indirecte de la mort de Mathieu.
En effet, l’eut-il oubliée à ce moment-là, il serait peut-être encore vivant, car étant armé et sachant très bien que sa vie était menacée, il aurait pu dégainer pour se défendre. Mais passablement ivre, et tout content d’être en possession d’un si bel objet – il n’arrêtait pas de la tripoter durant le dîner – il en devint tellement amoureux qu’il en oublia sa propre sécurité.
Ce fut une erreur de lui offrir un tel objet.
Raoul ne se pardonna guère cette faute bien que l’intention fût bonne puisque dictée par l’amour. Nadine eut beau lui souffler que ce n’était pas sa faute. « C’était l’heure de Mathieu » répétait-elle. C’était son heure bien sûr et personne n’y pouvait rien. N’empêche ! Il se serait senti moins coupable s’il s’était abstenu de lui offrir pour son anniversaire une montre sur laquelle sa dernière heure devait sonner.
Que Dieu lui pardonne ! Un tel mauvais goût n’avait rien de surprenant. Raoul a toujours aimé faire des farces à son aîné, mais jamais encore il n’était allé aussi loin. Bien entendu, il s’était bien gardé d’évoquer l’histoire de la montre devant leur mère. Tordue comme elle était et encore plus superstitieuse que Raoul, elle y aurait inéluctablement vu la malencontreuse intervention d’une obscure damnation séculaire pesant sur tous les mâles de la famille Colonna, depuis la mort subite de leur arrière grand-père frappé par la foudre alors qu’il se vautrait dans le lit d’une de ses maîtresses.

Raoul n’aimait pas du tout évoquer le passé familial trop pesant et obscur. C’était des histoires de bonne femme ! Le premier Colonna tué par la foudre sembla entraîner à sa suite tous les mâles de la famille. Il n’y en avait pas un seul qui fut décédé comme tout le monde dans son lit ! C’est tout de même étonnant ! Deux fils de ce premier Colonna furent emportés par les eaux de l’Aude durant une année particulièrement néfaste où des pluies torrentielles s’étaient abattues sur la France entière pendant quinze jours sans répit. L’un d’eux était le grand père de Raoul et Mathieu. Quand à leur père Gérard, il se fait stupidement tuer dans un banal accident de voiture près de Paris à son retour sain et sauf de la guerre d’Algérie ! Heureusement, il avait eu le temps de faire quatre enfants à sa femme : deux garçons et deux filles.
Bien des années après la mort de leur père, les Colonna, installés à Paris et la proche banlieue, ne coupèrent jamais les ponts avec le reste de la famille en Corse. C’est ainsi que les deux sœurs épousèrent deux hommes d’affaires ayant un pied dans l’île et un autre sur le continent. Mais l’assassinat de Mathieu en Décembre 1971 surprit la famille et relança les discussions autour de la vieille légende.

On dit que l’une des nombreuses maîtresses de l’arrière grand-père foudroyé s’y connaissait en Vaudou et que, délaissée par son amant, elle lui avait jeté un sort qui damnerait aussi sa progéniture mâle jusqu’à nos jours.
Fadaises ou pas, il fallait se faire une raison. Les deux beaux-frères de Raoul se replièrent avec femmes et enfants sur l’île. Ils y vivent toujours. Mais ce n’était certainement pas le sort jeté aux Colonna mâles qui les faisait flipper. Ils ne se sentaient pas vraiment concernés bien que deux autres garçons – Georges et Gérard – soient venus renforcer les rangs de la descendance mâle. Ce fut plutôt la violence de l’assassinat qui les terrifia. Ne se sentant pas capables de résister à un ennemi plus fort et mieux organisé, et de lui porter coup pour coup, ils décidèrent de se replier sur l’île où ils seraient mieux protégés ainsi que leurs familles. Seuls Raoul, sa mère et la veuve de Mathieu restèrent à Paris. Il fallait bien s’occuper des affaires du clan.
……..

Mathieu était l’associé de Sam l’argentin. A vingt cinq ans, il était déjà co-propriétaire d’un bistrot sur le boulevard de Sébastopol : “Le Tango”. Sa mère habitait dans l’immeuble d’en face, au premier étage. Raoul vivait encore chez elle quand son frangin fut descendu à sa sortie du restaurant près de la Madeleine. En fait, Sam en était le propriétaire, et c’était lui qui avait organisé la soirée d’anniversaire ; mais apparemment il n’avait pas prévu de la terminer à la Salpêtrière et encore moins d’en sortir sur une chaise roulante. Tout cela pour une misérable petite somme d’argent empruntée à un minable pour financer un coup de Blanche ! Saleté de fric, quand tu nous tiens !
La dette ne fut remboursée qu’après le douloureux accident. Tout le monde avait compris la leçon : il valait mieux casquer qu’y laisser sa peau. Après tout, personne n’emportera un sou avec lui dans l’au-delà.
Raoul a donc payé – bénéfices accumulés compris – pour être sûr au moins de pouvoir gérer les affaires de son frangin en paix. Faire un autre choix n’était pas très sage à l’époque.
On mit une sourdine sur le différend avec le clan des arabes. On opta pour une solution négociée où tout le monde fit semblant d’ignorer la véritable cause de l’assassinat comme l’identité de ses instigateurs. Provisoirement il fallait une trêve. Ce fut fait.
Mais la façon dont Raoul géra par la suite les affaires de la famille entraîna une nouvelle évolution.
Par respect pour la mémoire de son frère, Raoul s’interdit le port des montres. Il va sans dire qu’il ne songea plus à en offrir en cadeau à ses proches. Quant à ses ennemis, il en était autrement. En effet, bien des années plus tard, quand il devint lui-même un homme d’affaires aussi prospère que puissant, il n’oublia jamais de faire précéder chaque règlement de compte par un petit cadeau à la victime : une montre suisse ! C’était l’ultime raffinement.
L’un de ceux qui en « profitèrent » fut – parait-il – Sam l’argentin ! Ce dernier était devenu au fil des années aussi arrogant qu’encombrant. De plus, il savait trop de choses gênantes sur les affaires de la famille Colonna. Il s’était enrichi dans le business de la poudre car, étant un argentin exilé à Paris, il connaissait toutes les filières de la came en Amérique Latine, et avait de bons contacts avec le milieu argentin surtout. Mais il n’a jamais pu admettre que la belle Nadine dont il était tombé amoureux du vivant même de son mari, puisse lui échapper, pour convoler en justes noces avec le successeur de Mathieu, en l’occurrence son frère Raoul, tuteur de son fils – né trois mois après le meurtre et baptisé Jean-Mathieu, en mémoire de son père.
…….

Raoul épousa Nadine un après le décès de son frère. Sa mère s’y était d’abord opposée posant comme condition préalable à ce mariage la mort de l’assassin de Mathieu. Mais lorsqu’elle réalisa que Raoul et Nadine étaient déjà amants, elle préféra adopter une autre attitude. Perdre un enfant était déjà énorme. S’il fallait sa bénédiction pour leur mariage afin qu’ils reviennent à son giron, cela valait mieux. Toutefois, elle exigea de son fils la promesse solennelle qu’il vengerait dès que possible le sang de son frère.
Raoul promit.
C’est pourquoi lorsqu’il envoya, quelques années plus tard, une montre suisse à Sam l’argentin – comme on raconte dans le milieu – il ne dut ressentir aucun scrupule. Depuis longtemps déjà il soupçonnait son associé d’avoir manipulé le clan des arabes afin de les pousser à tuer Mathieu. Le but était clair : s’il se débarrassait de ce dernier, le chemin serait libre devant lui pour récupérer Nadine et faire d’elle sa femme. Ainsi, il hériterait aussi la part de Mathieu dans le bistrot. Mais il avait compté sans la fidélité de Raoul à la mémoire de son frère aîné.
A l’époque, Raoul n’avait que vingt ans. Il était encore loin des affaires et n’avait pour toute occupation que les tables de jeu et les filles. Il venait parfois aider son frangin au bistrot mais il ne fallait pas compter sur lui pour faire plus. D’ailleurs, après quelques tentatives vaines pour l’intéresser aux affaires, Mathieu laissa tomber.
Quant à Nadine qui habitait le même immeuble faisant face au Tango, elle n’avait d’yeux que pour son Mathieu. Mais elle n’était pas sans ignorer tout de même que Sam s’intéressait beaucoup à elle. Un peu trop même. Elle en était gênée.

Toutefois, elle se garda bien de se plaindre à Mathieu des avances audacieuses de son associé. Personne n’en sut jamais rien.
Elle n’alla cependant pas jusqu’à soupçonner Sam de ce meurtre, étant donné qu’il fut lui-même une victime.
A peine Mathieu enterré, Sam – bien que cloué sur sa chaise roulante – eut le culot d’aller lui faire des propositions éhontées et, voyant sa gêne, il prétendit vouloir l’épouser. Elle ne répondit pas à ses avances. Par conséquent, elle insista pour la présence de Raoul à ses côtés au bistrot. Elle alla même jusqu’à dire que s’il n’acceptait pas de l’aider, elle laisserait tout tomber pour retourner vivre chez ses parents à Perpignan.
Il fallait bien que Raoul se fasse à l’idée que pour vivre il faut travailler. Il s’était trop habitué à l’argent facile, vite gagné, vite perdu. Il ne s’était jamais senti responsable. Mais l’assassinat de son frangin presque devant ses yeux le secoua à un point qu’il n’avait jamais soupçonné auparavant.
Le voilà confronté à un monde qui n’avait rien à voir avec ce qu’il imaginait : un monde de violence, de crimes et de folie où rien n’était joué ni acquis à l’avance.
Il tombait de haut.
Une montre qu’il avait offerte à son frère causa indirectement sa mort ce jour-là. Ça faisait de lui déjà un coupable. Et sapristi ! Il n’allait pas s’arrêter là. Car la complicité, puis l’amour qui le lieront à la veuve de son frère, feront de lui aussi – doublement et à plus forte raison – un sacré coquin, coupable jusqu’à la moelle !
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Quand la mafia corse, la mafia russe, et la mafia tunisienne se font la guerre à Paris, il vaut mieux se tenir à carreau… Le fond de la toile est l’affaire “Couscous Connexion” qui a défrayé la chronique avec la condamnation par contumace en…
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Bonnes Feuilles:
Chapitre 7

Non. Slim ne répondra pas à l’appel du sang. Car il sait une chose : si on commence ce genre de règlements de compte, on ne s’arrêtera plus. Les Corses avaient tué son frère en représailles à un acte criminel dont un des leurs fut la victime. Mehrez en était responsable. Il avait les mains tachées du sang de Mathieu. A l’époque, Slim avait essayé de le dissuader de s’embarquer dans cette galère, mais il avait refusé de l’écouter. La récompense que faisait miroiter devant lui Sam l’argentin l’avait complètement aveuglé.
Slim avait alors à peine vingt ans, soit l’âge de Raoul le frère de Mathieu Colonna qu’il voyait de temps en temps rôder dans les quartiers chauds de Paris et dans les tripots de Clichy et de Belleville.

Il venait de débarquer en France. Cela faisait déjà six mois qu’il aidait son frère dans LE VENT DU SUD, parfois à la caisse derrière le comptoir et parfois aussi à la cuisine, plongeant à pleines mains dans l’huile et l’harissa pour faire de bons sandwichs arabes avec des olives, du thon, des œufs, de la salade, des merguez, des frites, et n’importe quoi ! Car c’était cela même la définition d’un sandwich arabe selon Mehrez :
« Mets-y n’importe quoi » disait-il, « les gens aiment ça ! »
En effet, c’était incroyable! Plus ils bordélisaient la bouffe plus elle plaisait à leurs clients, et personne n’y trouvait à redire ; en premier lieu les services sanitaires! On les inspectait parfois à l’improviste. Jamais on ne les a pris en faute. Si on mettait un peu de tout dans un sandwich, ça ne voulait pas dire forcément que c’était sale. Pas du tout. C’est un peu comme le couscous. C’est quoi le couscous? De la semoule pour bien remplir l’estomac, et plein de légumes de tous genres. Au pays, on y met une seule sorte de viande – ou bien du mouton ou alors du poulet ou du bœuf si ce n’est pas du poisson – et non pas trente six mille variétés, jusqu’à ne plus en savoir le goût, comme c’est la coutume maintenant en France.
Slim connaissait un peu le métier. Au pays, il avait travaillé quelque temps dans la gargote “Chez Manino,” un juif réputé pour ses sandwichs et ses plats de tripes et de pieds de veau et de mouton, rue de Londres non loin du jardin Habib Thameur. C’est pourquoi il n’a pas eu de difficultés à s’implanter à Paris. Il n’avait qu’à bosser chez son frangin. Il ne lui a jamais demandé comment il a fait pour avoir si vite une si belle affaire en plein centre de Paris, dans un quartier qui ne dort jamais, ni de jour ni de nuit.
Mehrez était déjà là depuis deux ou trois années. Tout le monde le connaissait et le respectait, même les flics qui venaient souvent boire un coup chez lui et discuter de ceci et de cela. Il avait déjà éjecté Khaddouja et vivait avec la française. Pourtant, Marianne n’avait des gaulois que les yeux bleus et la langue… fort longue d’ailleurs ! Pour le reste, elle picolait comme les mecs, mettait des pantalons jeans, fumait, et jurait en arabe. Mais elle arrivait tout de même à maintenir l’ordre, dans sa maison comme dans le bistrot, quand elle descendait l’escalier qui séparait son appartement de la salle bruyante et enfumée où se vautraient des clients – pour la plupart des arabes et des noirs – jusqu’à une heure tardive de la nuit.
En fait, c’était elle la patronne du VENT DU SUD. Slim a mis du temps pour le découvrir. Elle l’avait bien reçu en 1972, et elle avait insisté pour qu’il dorme chez eux, dans l’appartement au-dessus du bistrot, alors que Mehrez voulait qu’il aille à l’hôtel en attendant de louer une piaule ou un studio. Quand ce dernier fut jeté du haut de son immeuble par les hommes de Colonna, Marianne appela Slim et Mustapha et leur dit :
« Raoul Colonna a fait assassiner votre frère. Il n’y a aucun doute là-dessus ».
Elle ouvrit un tiroir et en sortit une montre suisse avec un bracelet doré et leur dit :
« En voici la preuve. A vous de jouer ».
Mustapha ne comprit pas l’allusion. Il fallait lui expliquer ce qu’avait raconté Sam l’argentin sur la phobie de Raoul. Depuis qu’il avait offert une montre à son frère Mathieu le même jour où ce dernier devait mourir, il avait une peur bleue des montres suisses et les considérait comme un oracle sinistre signifiant la fin du temps. C’est pourquoi il en envoyait à ses ennemis, et le message était toujours le même.

D’ailleurs, Mehrez qui connaissait bien cette histoire savait que son heure était venue. Mais peut-être avait-il oublié les détails d’une si ancienne affaire, tellement il était pris par ses nouvelles occupations. N’avait-il pas prospéré depuis qu’il était le seul désormais dans le circuit de Clichy ? Les autres caïds ont tous été obligés d’aller chasser ailleurs depuis la montée fulgurante du clan des tunisiens au milieu des années quatre vingt. Et cela aurait pu continuer encore si Mehrez avait survécu. Mais depuis sa mort, plus rien se sera jamais plus pareil.
Slim pensait que le décès de son frère aîné signifiait la montée en puissance du clan des Colonna sous le pouvoir de Raoul. Il connaissait ce dernier et savait que c’était un homme ambitieux qui ne reculait devant aucun obstacle pour arriver à ses fins. Il était même allé jusqu’à liquider son associé Sam pour mettre la main sur son restaurant, et il avait fait un coup encore plus tordu au vieux Sitbon pour le délester d’un autre restaurant. Ses trois fils n’ont rien pu faire. Pour se protéger de l’expansionnisme rampant des Colonna, ils acceptèrent de payer une dîme au clan des arabes qui assurerait leur sécurité.
Slim avait des hommes armés qui surveillaient tout le temps le magasin des Sitbon boulevard Voltaire. Il leur est déjà arrivé de se heurter aux hommes de Colonna dans certains quartiers de Paris. Il y a eu du grabuge et de la casse. Des blessés dans les deux camps, mais rien de grave.
Il fut tout de même obligé de recruter. Pour cela il n’avait qu’à puiser dans le vivier des nouveaux venus. Des tunisiens – hommes et femmes – débarquent chaque jour à Paris ou à Marseille à la recherche de n’importe quel boulot qui puisse les aider à s’installer en France. Fuyant la misère et la dictature dans leur pays, ils sont prêts à tout pour rester en Europe, et tombent ainsi facilement sous la coupe de gens sans scrupules qui les surexploitent en leur promettant des mirages. C’est pourquoi Slim sentait qu’il faisait œuvre utile en embauchant ces hommes sans espoir. En quelque sorte, il rendait service à son pays d’origine !… Il le faisait en connaissance de cause. Il avait hérité le rôle de Mehrez et devait coopérer avec certains services, pour faire marcher ses affaires. Cela lui permettait à l’occasion de les surveiller.
Au moins avec lui, ils savaient qu’ils seraient honnêtement payés et qu’ils n’auraient pas à trimer nuit et jour comme des esclaves pour une bagatelle. D’ailleurs, même s’ils tombaient dans les mains des flics, ils seraient encore utiles une fois expulsés au bled. Car là-bas aussi le clan avait des affaires et des ramifications des plus prometteuses… partout, y compris dans les prisons.
En effet, les tunisiens – ou les arabes comme on les appelle aussi – étaient aussi bien organisés que n’importe qui dans le milieu. Et si les Colonna avaient des soutiens dans certaines hautes sphères de l’hexagone, Slim aussi avait le bras long… un bras qui s’allongeait dans les deux directions : vers le consulat et l’ambassade de la Tunisie, comme vers Tunis (ou plutôt vers Carthage) où il trouvait des appuis dans la famille même du président.
Pour tout dire, le clan des tunisiens n’a jamais vraiment coupé les ponts avec le bled. Ce que Mustapha ne savait pas et que Slim ne pouvait pas encore lui dire, est que leur frère Mehrez avait toujours travaillé pour le compte des services secrets du pays natal, ayant été parachuté à Paris il y a longtemps avec une mission bien simple : s’infiltrer dans les milieux des immigrés et glaner toutes sortes de renseignements utiles au régime. C’était alors l’ère de Bourguiba qui était particulièrement irrité par les militants de gauche, tous communistes selon lui, et encouragés par la gauche française. Quelques années plus tard, avec la montée fulgurante du général Zine al-Abidine Ben Ali qui devient patron des services de sécurité, puis ministre de l’intérieur, premier ministre, et enfin président, l’objectif ne sera pas seulement la gauche tunisienne, les bathistes et les panarabistes, mais aussi les islamistes qui commençaient à s’agiter.
Mehrez avait fait son chemin dans le milieu en France soutenu et encouragé par ses chefs occultes à Tunis. Un jour, il sera en relation directe avec le frère de Ben Ali lui-même, Habib (alias Moncef). C’est là que sa grande carrière commence, avec des affaires de plus en plus juteuses. Les deux hommes travailleront ensemble pendant des années, jusqu’à ce qu’un tribunal français condamne le 30 novembre 1992 Habib à dix ans de prison et à l’interdiction definitive d’accès au territoire français.
On ne sait pas trop qui a dénoncé Habib. Toujours est-il que les enquêteurs n’ont rien trouvé de troublant dans les affaires de Mehrez, et l’ont relâché après une garde-à-vue. Trois ans plus tard, Mehrez tombe du haut de son immeuble. Comme l’hypothèse du suicide est invraisemblable, les Colonna sont les premiers suspects.
A la mort de Mehrez, en 1995, Slim reçut la visite d’un important homme d’affaires tunisien, qui se présenta comme venant de la part d’une autorité très haute. Il se disait envoyé par le frère du général Ben Ali lui même. Autrement dit, le frère du président! Mais il n’était pas accompagné de l’ambassadeur. Il était seul. Deux hommes l’attendaient dehors, dans la voiture.
Slim ne pouvait ni vérifier ses dires, ni refuser de coopérer. Jusqu’à sa mort, Mehrez avait toujours tenu ses frères en dehors de ses tractations avec le pouvoir tunisien. Peut être par méfiance vis-à-vis de la famille Ben Ali, qui devenait de plus en plus dangereuse pour ses alliés comme pour ses ennemis.
Le visiteur confirma la thèse de l’assassinat par le clan des Colonna. Mais expliqua-t-il, bien que l’on compatissait à leur peine à Tunis, on ne souhaitait guère plus de collision avec les corses. La république française avait déjà du mal à les contrôler. On les jugeait bien capables d’exporter leur terrorisme jusqu’en Tunisie. Il ne fallait donc pas riposter.

Etonné par ces révélations, Slim demanda à l’homme d’affaires de lui fournir plus de détails. Ils étaient dans l’arrière boutique de son magasin de prêt à porter, boulevard Barbès.
« Que veux-tu que je te dise ? » répondit le visiteur. « On a découvert des armes et des munitions sur un bateau de pêcheurs corses à quelques kilomètres de nos côtes. L’enquête a révélé que le bateau est une propriété des corses ».
« Mais il y a des millions de corses en France. Qui vous dit qu’il s’agit bien de Raoul ? »
« Ses hommes ont parlé ».
« Cela me semble invraisemblable ! » s’exclama Slim, « des corses travaillant pour Raoul trahiraient leur patron? Vous les avez torturé? »
Le visiteur ignora la question. Il poursuivit:
« Je ne t’ai pas tout dit. Le bateau a bien été réclamé par le beau frère de Raoul qui vit sur l’île. Il dit qu’il ne savait rien sur la cargaison ».
« Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ? »
« A toi de déduire ! Pour nous, les choses sont claires : Raoul Colonna a vendu des armes à des rebelles qui s’apprêtaient à en faire usage en Tunisie pour renverser le régime. Mais il a raté son coup. Nous ne sommes toutefois pas sûrs qu’il ne récidivera pas. C’est pourquoi nous vous demandons d’oublier vos rancoeurs pour le moment et de ne pas vous laisser aller à des représailles contre les Colonna qu’on ne pourra plus contrôler ».
Un an après cette visite, les tunisiens apprennent par les médias la mort subite de Habib ben Ali, à Tunis.
……..
La voilà la vraie raison de Slim !
Cela fait déjà presque quatre ans qu’il feint d’oublier sa rancune contre les Colonna. Et si cette affaire d’armes était vraie et que Raoul y était personnellement impliqué, la mort de Mehrez n’aurait pas que des raisons de vendetta familiale, mais aussi des causes plus complexes. Après tout, Raoul n’est pas fou. Pourquoi aurait-il attendu tout ce temps pour tuer Mehrez, s’il ne s’agissait que de prendre une revanche ? N’aurait-il pas pu le faire avant ? Ne savait-il pas depuis des années déjà qui étaient les assassins de Mathieu ? Bien sûr que si. Personne ne croirait le contraire. Un homme aussi avisé et aussi bien informé que le chef du clan des Colonna ne pouvait pas ignorer un fait aussi simple. Mais s’il a choisi d’agir juste au moment où les autorités tunisiennes ont confisqué le bateau de son beau frère qu’il avait « emprunté » pour faire son trafic d’armes, n’est-ce pas là quelque chose de bien plus significatif ? En tuant Mehrez, Raoul faisait parvenir ainsi un message à ses chefs : relâchez le bateau ou d’autres têtes tomberont !
Il est incontestable alors que Raoul savait qui était Mehrez en vérité. Eliminer un espion était de bonne guerre. Si de plus cet espion avait déjà tué un Colonna, ce n’était que justice.
Et si Raoul n’avait rien à voir avec la mort de Mehrez? Cette question commença à travailler Slim tout de suite après la visite de l’envoyé de Habib et son étrange demande. Et si le commanditaire du meurtre de Mehrez n’était autre que Habib lui-même? Rongé par les doutes, Slim demanda à certains de ses hommes en Tunisie d’essayer d’en savoir plus. Le résultat était encore plus frustrant, car contradictoire. Les réponses étaient oui et non. En somme, on n’en savait pas plus.
Du coup, Slim se retrouva tiraillé par deux hypothèses : si Habib croyait que Mehrez l’avait dénoncé aux français, il pouvait très bien l’avoir fait assassiner, tout autant que Colonna. L’un des deux l’a fait.
Puis, se rappelant ce que l’homme d’affaires tunisiens lui avait dit, il en vint à penser, que les Colonna pouvaient très bien avoir pactisé avec Habib pour tuer Mehrez, qui devenait gênant pour tout le monde.
Arrivé a ce point, Slim pensa que désormais, il avait deux ennemis: Habib et Colonna.
Mais pas question de raconter ça à Mustapha. Il est trop jeune. Il ne comprendra pas. Et puis, que faut-il lui dire, — lui si attaché à Mehrez, au point de le considérer comme un modèle qu’on imite jusque dans sa démarche, ses mimiques, ses gestes, sa façon de parler ? Lui dire quoi avec sa haine viscérale du pays et de son régime ? Que son frère aîné n’était en fait qu’un mouchard se faisant passer pour un homme d’affaires ? Qu’il a envoyé des tas de gens en taule ? Détruit des familles ? Séparé des frères et sœurs, des pères et des enfants, des maris et des femmes, pour faire plaisir à ceux qui le manipulaient ?
Il ne l’admettra jamais.
Slim était sûr que s’il révélait à son benjamin les véritables raisons pour lesquelles il s’était abstenu jusque là de venger le meurtre de Mehrez, Mustapha l’accuserait de mensonges et de trahison. Ils ne pourront plus ni s’entendre ni travailler ensemble. Il était donc plus sage de garder le silence.
…….
En attendant, Slim ne s’était pas croisé les bras. Il ne l’a dit à personne de son entourage, mais il a réussi à infiltrer le camp adverse. Cela faisait déjà quelques mois qu’il maintenait le contact avec un homme bien placé chez les Colonna : une taupe comme on dit dans le jargon des flics. Et ce n’était pas n’importe qui, mais le propre gorille de Raoul Colonna, un mastodonte blond, un vrai tueur qu’on appelle : le Russe !
Slim savait que le Russe avait déjà travaillé pour Sam l’argentin. Après la mort de ce dernier, il avait disparu de la circulation pendant quelque temps avant de réémerger comme homme de main chez les Colonna.

Il l’avait rencontré chez Sam il y a bien des années, c’est pourquoi il ne lui fut pas difficile de reprendre contact avec lui. Il connaissait son point de chute : un cabaret russe rue Marbeuf derrière les Champs-Elysées, appelé : Le Chat Botté. Boris y avait ses habitudes. C’était un homme qui ne se refusait rien. Il aimait le fric et les nanas. C’était à ceux qui avaient besoin de lui de le satisfaire.
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