Meurtre au Futuroscope


Roman: Bonnes Feuilles (Ch 1 et 9)

futuroscope1

Suivez les nouvelles sur Facebook

Chapitre: 1 –

Durant le week-end du 30 au 31 Juillet 1999, l’inspecteur Eddy de la 4ème division de la Brigade Criminelle dirigée par le Commissaire Moreau, se trouvait tout à fait par hasard à Poitiers.
Il était descendu dans un petit hôtel dont la modeste bâtisse blanche et bleue, lui rappelant les motels américains, avoisinait d’un côté un ‘Ibis’ et de l’autre un ‘Formule 1’ sur la route de Poitiers-sud. Tout dans ce petit hôtel était automatisé ou presque. Il y était arrivé vers 4 heures de l’après-midi, accompagné de sa femme Claire et de leur fille Miriam qui allait fêter ses quatre ans en Octobre.

Ils garèrent leur voiture dans le parc de stationnement et se dirigèrent vers l’entrée de l’hôtel. Il n’y avait pas âme qui vive, mais la présence des quelques voitures stationnées dans le parking était plutôt rassurante. Personne ne vint les accueillir à l’entrée. Dès qu’ils franchirent la porte, ils remarquèrent une grande machine avec un écran au milieu, au-dessus duquel était écrit ce qui suit :
24/24
Vente automatique de chambres
24 h automatic room hire

Comme Eddy avait déjà réservé la chambre par téléphone de Paris, il ne lui restait plus qu’à régler à l’avance par carte de crédit, afin d’avoir un ticket portant le numéro de leur chambre et le code d’accès. Ce fut fait en quelques minutes et ils traversèrent le couloir de l’hôtel, relevant au passage qu’il n’y avait personne à la réception et à la cafétéria. Seuls, deux grands distributeurs automatiques de boissons et de friandises, signalaient la présence d’êtres humains dans cet endroit neuf et moderne où tout marchait par simple pression sur un bouton.
« On se croirait dans un film de science-fiction, » dit Claire.
« Pour ce qui est du futurisme, tu vas être servie, » répondit son mari. « Attends seulement demain… »
« Tu as probablement raison, » dit-elle . « L’après-midi est déjà presque achevé. Nous n’aurons pas le temps d’aller au parc du Futuroscope ; mais demain il faudra se réveiller tôt ».
C’était cela le but de leur week-end à Poitiers. Une visite à la planète-image : Le Futuroscope est certainement l’attraction la plus prisée de ces dernières années en France et même en Europe. Tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu à l’évolution de l’image et du cinéma finissent par y faire le pèlerinage. Les touristes ne sont pas en reste, ni les enfants à qui on promet des heures de bonheur.
Ordinairement, il est plutôt difficile d’arracher Eddy à son boulot. Un flic de la Crim n’a presque pas le droit de mener ce qu’on appelle une vie normale. Quand il rentre le soir assez tôt chez lui, Claire se pose des questions. Quand on ne le réveille pas au milieu de la nuit, qu’on ne cherche pas à le joindre le week-end, ou qu’on ne lui gâche pas des vacances à cause d’une affaire urgente, elle se pose aussi des questions. Si dans son boulot tout baigne… c’est leur vie commune qui est un peu chamboulée. Mais finalement, elle s’est habituée à le voir vivre à 160 à l’heure, et parfois même elle prend un plaisir dingue à l’entendre raconter sa course effrénée derrière les truands de Paris et leurs consorts de criminels et de dégénérés.
C’est pourquoi dès qu’il parla d’un week-end à Poitiers pour visiter le Futuroscope, elle sauta sur l’occasion qui ne se présentera peut-être plus avant de longs mois. Tous deux savaient ce dimanche matin, alors qu’ils se dirigeaient vers l’entrée du Futuroscope en laissant leur voiture dans le parking écrasé de soleil, qu’ils allaient probablement vivre des moments d’émotion intense. La foule était en fête. Les couleurs, les formes et les lumières des constructions étaient magnifiques. On se pressait dans les allées pour s’assurer les premières places dans les pavillons ou dans les files d’attente. Tout concourait pour faire de cette journée l’une des plus belles de leur vie : le soleil éclatant dont les rayons se réverbéraient sur les verres du Kinémax ou les longs cylindres mystérieux du Tapis magique ; la beauté du site, avec ses lacs d’eau bleue limpide, ses arbres, ses pelouses fleuries, son théâtre en plein air, les formes futuristes de son architecture super-moderne, et même la joie des enfants caracolant sur les bancs et entre les arbres dans la gaieté générale.
« Par quoi commencerons-nous ? » demanda Eddy.
« Papa, » dit Miriam, « je veux voir les longs tuyaux… »
Elle indiqua de son doigt les mystérieux cylindres qui s’élevaient à leur gauche juste en face d’un petit lac bleu.

« Elle veut voir le Tapis magique, » dit sa mère.
Ils se dirigèrent vers l’entrée de ce pavillon et attendirent avec la foule l’ouverture des portes. Quelques minutes plus tard, ils s’assirent dans de confortables fauteuils et se laissèrent saisir par l’intense plaisir d’être à la fois devant le spectacle et au dessus du fascinant panorama qui s’offrait, comme survolant ces paysages exotiques en hélicoptère pour suivre la migration des papillons.
Mais ce ne fut là que le commencement d’une fantastique exploration des mystères du parc. Après le Tapis magique, ils visitèrent un à un les autres pavillons : le Kinémax, l’Omnimax, le Cinéma Dynamique, le Cinéma en relief et bien sûr le Monde des enfants. Ils firent tout de même une petite pause sandwich-café dans le Studio Grill. L’endroit était décoré d’une façon harmonieuse. Un long comptoir avec des lumières rouges, des tables et des banquettes de skaï de couleurs variées, des colonnes avec de longs miroirs plaqués et un plafond qui renvoyait leurs images aux clients. Les affiches de vieux films et le juke-box ajoutaient au simple plaisir des sens une touche finale.
Ils continuèrent leur promenade jusqu’à une heure tardive de l’après-midi. Vers 19 heures -10 le soleil était encore haut dans le ciel mais la chaleur intense commençait à baisser. Il y eut même une brise rafraîchissante qui fit frémir la surface calme du lac. Ils prirent quelques photos. Eddy était vêtu simplement d’une petite chemise blanche aux manches courtes et d’un blue-jean. Il avait laissé son blouson et son arme dans la voiture. Il n’avait pas envie de trimballer son Manhurin 9mm sur lui toute la sainte journée. Il était bien décidé à se sentir léger et en congé. Quant à sa femme elle était vêtue d’une robe d’été couleur crème et portait son sac en bandoulière. La petite était en short et polo bleus.
Ils se souviendront longtemps de ce week-end.
…….

Ce fut Eddy qui proposa d’aller visiter le pavillon nommé Imagic. Dans la brochure distribuée gratuitement à l’entrée du parc, il était indiqué ce qui suit :
Illusion et cinéma. Durée : 30 minutes. Un grand spectacle mêlant avec brio images virtuelles et réelles… Vos yeux vous jouent des tours.
Comme la dernière séance était programmée pour 19 heures, il leur restait juste cinq minutes pour rejoindre la salle. Heureusement, ils étaient tout proches ; ils venaient de sortir du Solido à 18 h 50 et ils n’avaient qu’à marcher quelques minutes en descendant vers le théâtre en plein air dont les gradins s’élevaient en bordure de la piscine. C’est là que se dressait la bâtisse blanche de l’Imagic .
Quand les portes de la salle s’ouvrirent et que les spectateurs s’engouffrèrent dans le couloir menant au théâtre, ils suivirent le mouvement de la foule. A ce moment-là, ils avaient déjà assisté à la plupart des distractions et ils se demandaient si celle-là allait leur faire découvrir de nouvelles émotions.
Imagic paraissait être une salle de cinéma presque normale. La seule différence avec la plupart des salles parisiennes est qu’elle a été construite de façon à ce que les rangées de fauteuils suivent une courbe descendante jusqu’à l’écran.
Lorsque les portes se refermèrent, la salle fut plongée dans le noir total. Pendant quelques instants il n’y eut que silence ; puis, juste devant l’écran du côté gauche de l’avant-scène apparut un magnifique robot de la dimension d’un homme ; il avait tout du corps humain, avec cependant au milieu de la tête, un écran sur lequel apparut bientôt le visage d’un magicien. Le robot était entouré d’une lumière bleue. Son apparition soudaine fut accompagnée d’un nuage de fumée. Il commença à parler en souhaitant la bienvenue aux spectateurs et en leur promettant un spectacle digne des plus grands magiciens de l’an 2000. Il n’omit pas de les avertir que certains d’entre eux seront sollicités à participer à ce qui allait suivre. Ils l’applaudirent pendant quelques instants, et à ce moment là, les images commencèrent à se succéder sur le grand écran. On s’intéressa au film. Mais apparemment ce spectacle devait rompre la sacro-sainte frontière entre le grand écran et les spectateurs du film. Décidément, ce n’était pas un cinéma ordinaire.
La salle fut replongée dans l’obscurité. Le magicien robot réapparut. Cette fois-ci, il annonça que les projecteurs allaient balayer la salle, et qu’ils s’arrêteront sur la personne sollicitée pour la participation au spectacle. Celui ou celle qui sera choisi(e) devra se lever et descendre avec l’hôtesse jusqu’à l’avant-scène où le robot magicien venait à l’instant de faire surgir une table éclairée de lumières jaunes. Derrière lui, le grand écran était envahi de faisceaux de lumières bleues. La personne choisie devra alors s’allonger sur la table ; c’était tout ce qu’on lui demandait de faire.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Les projecteurs se mirent à balayer la salle plongée dans l’obscurité totale, en s’arrêtant parfois pour découvrir un visage. C’est à ce moment là que, suivant les projecteurs des yeux, Eddy crut percevoir en une fraction de seconde une image incroyable qui envahira sa mémoire et son esprit pendant le reste du spectacle l’empêchant de bien le suivre. A en juger par la suite des évènements, ce qu’il crut percevoir durant un laps de temps aussi court qu’un éclair dans le ciel, alors que la lumière du projecteur parcourait la salle, n’avait strictement rien à voir avec la magie du spectacle. Ce n’était pas quelque chose de programmé ni par le Cibermage ni par les organisateurs. En même temps, ce n’était pas quelque chose qu’on souhaitait voir, et en le voyant on n’était pas sûr que cela était véridique. La confusion avec ce qui se passait au même instant dans la salle était inévitable, même pour un homme entraîné aux réflexes rapides comme Eddy.
Ce n’était pas évident du tout dans un tel endroit et dans une pareille ambiance de gaieté et même d’euphorie enfantine de voir surgir de l’obscurité le visage hideux de la mort, car ce qu’avait entrevu Eddy en un flash impossible à arrêter ou à contrôler n’était autre que le visage contorsionné et baigné de sang d’un homme qu’on venait d’abattre d’une balle dans la tempe.
Entretemps, le spectacle continuait. Le Cibermage (ou le robot magicien) tenait une baguette rouge dans la main. La jeune femme qui venait d’être choisie fortuitement – semblait-il – suivit docilement l’hôtesse qui la guida jusqu’à l’avant-scène, l’installa sur la table et la laissa aux mains du Cibermage. Alors ce dernier entreprit de l’endormir par suggestion hypnotique, ce qui fut fait en quelques instants. Il demanda ensuite à l’hôtesse de les rejoindre en amenant un cerceau. Ce fut fait.
La jeune femme endormie fut alors soulevée en l’air. Son corps obéissant aux injonctions du Cibermage resta un moment en lévitation. L’hôtesse passa son cerceau entre la table et le corps pour prouver aux spectateurs que la jeune femme était vraiment en apesanteur et qu’il n’y avait rien qui la maintenait dans cette position peu ordinaire.
Quand l’hôtesse recula, le Cibermage donna un ordre et remua sa baguette. A cet instant, femme et table disparurent derrière un écran de fumée. Bientôt, le Cibermage disparut pour réapparaître quelques instants plus tard sur le grand écran. Une boule de cristal bleue surgit en haut de l’avant-scène. C’était à elle – cristalline – que le Cibermage demanda l’assistance pour trouver la jeune femme qui venait de disparaître. Ils allaient tous les deux la chercher.
Eddy avait les yeux rivés sur l’écran. Il ne savait pas quoi penser. Ce qu’il crut voir était-il vrai ou pure illusion ? Pendant tout le spectacle, il ne cessera de réfléchir à la question. De temps en temps, ses yeux s’échapperont de l’écran pour suivre dans le noir la trajectoire imaginaire d’une balle qui avait heurté mortellement la tempe d’un spectateur. Si un crime s’était produit, l’assassin était toujours dans la salle, se disait-il. Une fois le spectacle terminé, il n’y aurait plus aucun moyen de le reconnaître ou de l’arrêter.
Que faire ? Patienter. Avait-il un autre choix ?

Le Cibermage fit surgir une cage vide sur l’avant-scène. Elle était assez grande pour enfermer quelqu’un. Ensuite, un rideau tomba sur la cage la couvrant entièrement tandis que le Cibermage devint flou sur l’écran bleu étoilé.
Le rideau se leva. La jeune femme réapparut au milieu de la cage. L’hôtesse l’aida à en sortir, tandis que les lumières s’allumèrent dans la salle. On entendit un cri. Un deuxième. Un troisième. Les gens se précipitèrent vers celles qui criaient, puis vers la sortie. C’était la panique.
A ce moment là, Eddy sut que sa vision était vraie.

futuroscope2

Bonnes Feuilles:
Chapitre 9

« Il y a longtemps de cela… environ une quinzaine d’années… du temps où je débutais comme jockey, deux hommes sont venus un jour me voir dans les vestiaires après une course particulièrement difficile où j’ai tout de même réussi à arracher la deuxième place et ils m’ont dit qu’ils travaillaient pour une personnalité importante s’intéressant de près aux hippodromes et particulièrement à moi. Cette personne les envoya me voir car elle avait quelque chose de très important à me proposer. Cela concernait ma carrière précisèrent-ils.
Ils me fixèrent un rendez-vous dans un petit bistrot du boulevard Saint-Germain à Paris pour le lendemain. Cela s’appelait le Thélème. Bien des années plus tard, j’ai appris que c’est dans ce bar qu’ont été abattus en 1975 le grand caïd qui régnait alors sur le milieu parisien, William Zemmour et son garde du corps Joseph Elbaz, au cours d’une fusillade avec la brigade antigang. Mais le jour où j’y entrais pour la première fois, je n’avais aucune idée sur les hommes qui m’y avaient invité. Je ne savais pas par exemple que le gang du Manchot avait remplacé celui des frères Zemmour qui avait été liquidé entièrement au cours d’une guerre sanglante ayant duré des années entre les différents gangs qui se partageaient alors le contrôle du milieu.
J’avais alors à peine dix sept ans. J’avais gagné quelques prix dans différentes épreuves et ma carrière semblait prometteuse. Les deux hommes qui étaient venus me voir dans les vestiaires m’attendaient.

Ils m’emmenèrent dans une superbe Mercédès noire faire un petit tour pour causer affaires, là où il n’y aurait pas d’oreilles indiscrètes. Nous dinâmes ce soir-là au Don Camillo, un restaurant qui faisait office aussi de cabaret rue des Saints-Pères. J’apprendrai par la suite aussi qu’au rez-de-chaussée de cette adresse se réunissaient, il y a quelques années, les barbouzes de tout poil et les truands à la recherche d’un contrat.
C’est alors que les deux hommes dévoilèrent leurs intentions. Ils voulaient, disaient-ils, faire de moi un homme riche. Ils avaient la conviction que mon étoffe était celle d’un champion. Mais ce qui me manquait, c’était un bon entraîneur et un bon manager et c’était précisément cela qu’ils proposaient de m’offrir, à condition bien entendu que j’écoute leurs conseils et que je fasse exactement ce qu’ils me demandaient sans poser de questions. En d’autres termes, il fallait que je leur fasse confiance pour faire une brillante carrière dans les courses.
Je rétorquai que j’avais déjà un entraîneur et que j’étais sous contrat.
– Ne t’en fais pas pour cela, me disent-ils. Nous allons nous occuper et de ton entraîneur et de ton contrat.
– Et si je refuse ?
– Tu ne refuseras pas. Tu n’es pas un idiot.
C’était là notre deuxième contact. Une semaine plus tard, mon entraîneur démissionna. Le propriétaire de chevaux pour qui je courais alors, Monsieur Ferrand, me convoqua pour m’informer que je devais faire connaissance avec le nouvel entraîneur. Il s’agissait de François Blémant, un homme du Manchot, comme je l’ai appris plus tard.
Je continuais mon travail sans me douter que j’étais désormais sous la coupe du Manchot. Mais je n’étais pas le seul dans ce cas. En effet, mon patron aussi, Monsieur Ferrand, allait connaitre les pires tourments. D’abord, il devait payer une sorte de dîme chaque mois aux hommes du Manchot qui devaient par conséquent assurer sa sécurité, celle de sa famille et celle de son écurie. Il ne pouvait pas s’opposer à eux car ils menaçaient de mettre sa propriété à feu et à sang, n’épargnant personne de sa famille. En même temps ils m’imposèrent un rythme spécial. Je devais faire les courses qu’ils choisissaient pour moi. Quand ils m’assuraient de gagner, je gagnais ; mais quand ils voulaient que je perde mes protestations ne servaient à rien. C’était toujours eux qui avaient le mot de la fin.
Cela continua durant des années. Je ne pouvais me plaindre à personne. Je voyais l’impuissance de Mr Ferrand et la docilité de François Blémant et je me disais : Puisqu’ils acceptent, qu’est-ce que tu en as à foutre ? Après tout, tu cours pour l’écurie Ferrand et il est au courant de tout ce qui se passe.
Finalement, Ferrand ne put plus tenir le coup. Il céda son écurie au Manchot pour un prix dérisoire, d’après ce que j’ai su. Ce dernier « hérita » ainsi la propriété et son personnel. Il rénova mon contrat. Je n’avais plus aucune échappatoire.

Pour mieux me contrôler, il me permit une certaine marge de liberté. Ainsi, j’ai pu mettre un peu d’argent de côté pour acheter ce fonds de commerce à Poitiers. Je savais qu’il ne me restait plus beaucoup de temps sur les hippodromes. C’est en cette période que je fis la connaissance de Luc Vincent qui commençait alors à faire parler de lui. Bien entendu, le Manchot voulut le recruter, mais il était déjà sous contrat et il paraissait mieux « protégé » que je ne l’étais moi-même au moment où les hommes du Manchot me contactèrent pour la première fois. Ce fut Luc lui-même qui m’apprit qu’il devait tout ou presque dans sa carrière à Kiki l’italien. Ce dernier ne pouvait pas blairer mon patron et c’était réciproque.
On s’aperçut alors de l’amitié naissante entre Luc et moi et ils voulurent l’exploiter. Je refusai de marcher dans leur combine mais ils me menacèrent et finirent par me mettre sur la touche, m’interdisant de courir. Ce fut atroce. Ils ne purent tout de même pas détruire l’amitié qui me liait à Luc, mais ils employèrent un autre stratagème avec lui. Ils lui proposèrent le double de ce qu’il pouvait gagner avec Kiki et l’inondèrent de cadeaux de toutes sortes, chose qu’ils n’avaient jamais faite pour moi. Je n’étais pourtant pas jaloux. Je ne courais plus , mais j’allais parfois regarder Luc courir ; et tout en l’encourageant, je lui conseillais de ne pas céder aux hommes du Manchot, car il le regretterait.
Aujourd’hui je me dis que s’il m’avait entendu on n’en serait pas arrivés là. Hélas ! J’observais la dérive de mon copain tout en étant impuissant à l’aider. Depuis qu’ils lui avaient collé cette pute, ça n’allait plus du tout. C’est sous son influence qu’il s’était mis à la Coke. Il ne pouvait plus s’en passer. C’était le commencement de la fin ».
Julien se tut. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et ajouta :
« Voilà ! C’est tout ce que je sais. Je suis bien content de savoir que le Manchot va enfin être jugé ».
« C’est très bien » dit Eddy ; « je te remercie pour cette sincérité. Tu as fait preuve de courage en m’avouant tout ça ».
« Pas du tout, inspecteur. Mais j’en ai tellement bavé que je me demande maintenant comment j’ai pu garder tout ça pour moi durant des années. Mais il faut me comprendre. J’avais vraiment peur. Ils n’auraient pas hésité à me liquider comme ils l’ont fait à beaucoup d’autres ».
« Tu n’as plus rien à craindre. J’aimerais tout de même que tout cela soit consigné noir sur blanc pour que tu puisses aussi le répéter devant le juge ».
« Est-ce vraiment nécessaire ? »
« Absolument. Il le faut, si tu veux que le Manchot reste en prison pour le reste de ses jours. C’est seulement ainsi qu’il ne pourra plus t’inquiéter ».
« D’accord » dit Julien « je veux bien vous faire confiance ».
« Encore quelques détails. Comment peux-tu être sûr que cette fille qui s’appelle Mathilde – n’est-ce-pas ? – lui a été collée par les hommes du Manchot ? »
« C’est lui-même qui me l’a dit. Elle lui a été présentée par un certain Lucien dans un cercle de jeu à Paris ».
« Ah oui ? Serait-ce le cercle de la rue de Lubeck par hasard ? »
« Ça doit être ça, oui ».
« Et comment savait-il que Lucien travaillait pour le Manchot ? »
« Il le lui avait dit. Ils se connaissaient bien, je pense ».
« Et toi, que sais-tu sur Lucien ? Est-il un maquereau ? »
« Je sais que c’est un dealer qui fréquente certains milieux de la haute société. A l’occasion, il peut aussi servir d’intermédiaire pour d’autres affaires. C’est un ancien boxeur récupéré par le Milieu pour ses qualités physiques. Un casseur, quoi ! »
« Tu pourrais le reconnaitre ? »
« Je ne l’ai jamais vu. Mais il est évident qu’il était de mèche avec cette Mimi. C’était là leur façon pour tenir Luc attaché comme un chien par une laisse ».
« Il aimait la fille ? »
« Non… Peut-être… Enfin, je ne crois pas. Mais il avait besoin d’elle. Je ne sais pas ce qu’elle lui a fait. Il n’était plus le même ».
« Pourquoi n’a-t-il pas couru quand il était chez toi ? N’était-il pas à Poitiers pour cela ? »
« Euh… pas vraiment… Vous savez, il ne venait pas juste pour courir. Nous étions amis avant tout… et… il ne pouvait pas courir parce qu’ils voulaient le faire perdre au profit d’un autre. Toujours les mêmes combines. Ils voulaient l’humilier tout en lui proposant du fric pour compenser. Mais il était orgueilleux ; il préféra s’abstenir ».
« La nuit du meurtre, où étiez-vous tous les deux ? »

A cette question, le visage de Julien s’assombrit. Il garda le silence quelques instants comme s’il essayait de réveiller sa mémoire. Puis, il tira son paquet de la poche de sa chemise et alluma une cigarette. Eddy remarqua à ce moment que ses mains tremblaient un peu.
« Je crois que nous étions allés diner ensemble dans un pub non loin d’ici qui s’appelle ‘Le Bureau’ ; puis nous sommes allés au ‘Blues Café’… »
« Et après ? »
« Rien… Nous sommes rentrés à la maison ».
Il se tut, aspira encore une bouffée de sa cigarette, la rejeta par les narines, puis ajouta les yeux un peu perdus :
« Nous avons bu un verre de trop ce soir-là et… je crois qu’on nous a entendu gueuler ».
« Vous vous êtes disputés ? »

« Euh… un peu, oui. C’était justement à cause de cette nana. Je lui ai dit ce que je pensais d’elle. Il n’a pas apprécié ».
« Cela veut dire qu’il l’aimait, non ? »
« Il était aveuglé. Elle le tenait par la came et d’autres combines. Elle lui promettait le paradis et il la croyait ».
« Tu l’as vue avec lui ? »
« Oui, il me l’a présentée une fois à Paris ».
« Elle n’est pas venue avec lui à Poitiers ? »
« Ça non, pas question. Pour rien au monde, je ne lui aurais ouvert ma porte ».
« Encore une question : Tu vis seul ici d’après ce que j’ai compris. N’as-tu pas une famille ? »
Il baissa la tête et resta un moment silencieux, puis il dit :
« Je suis parti de chez moi quand je n’avais que 16 ans. Je voulais faire carrière dans le hippisme et mon père s’y opposait complètement. Ma famille vit toujours à Rochouart dans le Limousin. Je n’ai presque pas de contact avec eux. On n’a pas grand chose à se dire ».
« Malgré ton succès ? Tu as quand même réussi ta carrière, non ? »
« Papa ne veut pas entendre parler de moi. C’est un homme borné, aux idées toutes faites… »
« Ne m’as-tu rien caché ? »
Il le regarda d’un air presque effaré.
« Non » dit-il, « je vous ai dit l’essentiel. Le reste ne vous concerne pas ».
………..

Le « reste », Eddy allait le découvrir ce même jour, quand il irait à son tour diner au « Bureau ». Il avait bien entendu invité le commissaire Gilbert, mais ce dernier s’excusa car sa femme était malade et on avait besoin de lui à la maison.

L’inspecteur commanda une pizza et une bière et en profita pour faire un brin de causette avec le serveur qui connaissait bien Julien Juteau dont la boutique n’était d’ailleurs pas loin. Ce qu’il lui apprit alors lui fut reconfirmé un peu plus tard au « Blues Café » où, entre deux verres de Sangria, il s’amusa à lancer des fléchettes sur une cible accrochée au mur de la salle de billard, tout en bavardant avec des jeunes qui, sans le soupçonner d’être flic, lui avaient révélé que Julien Juteau et Luc Vincent s’étaient bien engueulés la veille du meurtre et qu’ils étaient bel et bien ce que tout le monde savait déjà : des homosexuels amoureux et jaloux.
Sous la lumière de cette donnée nouvelle, il fallait bien réexaminer les aveux de Julien, et se poser la question : Pour quelle raison s’était-il abstenu de révéler son homosexualité et ses vrais rapports avec Luc Vincent ?
D’autre part, si ce dernier était homosexuel comme l’attestaient plusieurs témoins, quel genre de rapports pouvait-il avoir avec Mimi ?

Mais il y avait plus grave encore : Comment se fait-il que le commissaire Gilbert n’a pas signalé cet important détail dans le rapport qu’il a envoyé au 36 Quai des Orfèvres ?
Malheureusement, l’inspecteur Eddy n’eut pas le temps de chercher plus loin, car cette nuit même alors qu’il rentrait à son hôtel, il reçut un coup de fil de son coéquipier Alain resté à Paris. La nouvelle était aussi inattendue que choquante : Claire et Miriam ont été enlevées lui dit-il. Le gang du Manchot demande la libération inconditionnelle de son chef. Sinon, sa femme et sa fille en pâtiront.

 Achetez le roman 

 

Suivez les nouvelles sur Facebook

Share